Samedi 24 janvier 2026
Concerts & dépendances
Si Pierre Audi était encore de ce monde, peut-être réviserait-il sa mise en scène de Tosca, initialement conçue pour l’Opéra de Paris en 2014, pour tenir compte des interprètes qui se succèdent dans cette production constamment reprise. Il pourrait, par exemple, utiliser le principe rétrospectif qui, depuis plusieurs décennies, nous vaut tant de spectacles où le protagoniste se remémore ses jeunes années : Cavaradossi octogénaire revivrait ainsi les heures mouvementées de ce lointain mois de juin 1800 (bien sûr, le peintre est censé mourir à la fin de l’opéra, mais l’ingéniosité des metteurs en scène se laisse rarement décourager par ce genre d’obstacle). Cela aurait l’avantage de justifier le décalage entre ce que l’on voit et ce que l’on entend. Sur le plan théâtral, Jonas Kaufmann, protagoniste de trois représentations à Bastille, fait encore illusion, mais sa voix est désormais durcie, rétive à l’aigu forte dont l’émission nécessite un effort perceptible ; du fameux chocolat chaud jadis chère aux mémères, on ne retrouve plus la saveur que dans la nuance piano. 
C’est d’autant plus dommage que le reste du trio est en pleine forme. Déjà Tosca dans ce même spectacle en 2022, et peut-être plus convaincante que dans la récente Aida, Saioa Hernández propose un portrait complet de la cantatrice imaginée par Victorien Sardou pour Sarah Bernhardt : scéniquement convaincante, elle maîtrise toutes les facettes musicales du rôle, la véhémence nécessaire mais aussi la douceur d’un superbe « Vissi d’arte », la sensualité de l’amante et la puissance nécessaire à franchir la rampe à Bastille. Quant à Ludovic Tézier, on a peine à croire qu’on ait jamais pu lui reprocher une certaine placidité d’acteur, tant son Scarpia est détaillé par les gestes, les mimiques et les mille intentions dont il pare son jeu. En glorieuse possession de ses moyens vocaux, le baryton français – présent pour trois soirs comme son complice allemand – remporte ici un triomphe mérité, dans un personnage qui lui va comme un gant.
La direction d’Oksana Lyniv surmonte toutes les difficultés liées à l’acoustique de Bastille et laisse admirablement respirer la musique de Puccini sans rien céder de la tension nécessaire. De la mise en scène, somme toute très classique, de Pierre Audi, on retient l’efficacité des deux premiers actes (mais pourquoi faire pivoter de quelques centimètres l’énorme croix qui, surmontée de bastingages, ressemble d’abord à un paquebot ?), malgré le no-man’s-land du troisième où Tosca, privée de tout rebord d’où sauter, ne peut qu’avancer vers l’aveuglante lumière du fond de scène.

Laurent Bury
 
• Puccini, Tosca. Opéra Bastille, lundi 8 décembre 2025, 19h30
 
• Distribution et prochaines représentations, jusqu'au 27/12, puis du 12 au 18/04 : voir ici

• photo : Ludovic Tézier (Scarpia) et Saioa Hernández (Tosca) - Elisa Haberer / OnP 
Laurent Pelly ajoute à son palmarès Offenbach le rare Robinson Crusoé que la France n’avait pas vu depuis la production de Robert Dhéry pour l’Opéra de Paris, en 1986. Le metteur en scène, qui a signé des productions mémorables comme en témoignent les vidéo des opérettes les plus réussies – Belle Hélène et Grande Duchesse de Gerolstein au Châtelet ou Orphée aux Enfers pour l’Opéra de Lyon – sait transformer en une égale réussite les ouvrages plus faibles comme Le Roi Carotte, monté à Lyon, en 2015. Quoique contemporain de La Duchesse de Gerolstein (1867), Robinson Crusoé accuse quelques faiblesses dramaturgiques, avec un acte I interminable quasi vaudevillesque et un dernier un peu bancal, qui tombe à plat après le délire et la féérie bouffe du III ! L’équipe soudée que forment Laurent Pelly, la chorégraphe Chantal Thomas et sa dramaturge Agathe Mélinand qui dope les dialogues désuets d’un soupçon d’actualité, sans oublier le chef d’orchestre Marc Minkowski, ne font qu’une bouchée de l’ouvrage pour le rendre formidable.
Prouesse d’autant plus méritoire qu’aujourd’hui, toucher au colonialisme dont se nourrit le roman de Daniel Defoe et qui a inspiré les librettistes Eugène Cormon et Hector Crémieux, relève de l’équilibre de haute voltige ! À l’insularité commuée en misère des grandes villes avec ses sans-abris et leurs tentes de fortune au pied des immeubles de luxe et l’anthropophagie assimilée au fast food, s’ajoutent des pirates mercenaires et des sauvages clones de Donald Trump à moumoutes blondes et cravates rouges. Réglées au millimètre, la direction d’acteurs et la chorégraphie de Chantal Thomas, toujours virtuose pour transformer en mouvement l’ivresse de la musique, transmettent au spectateur d’aujourd’hui ce qu’a pu être le vertige éprouvé par celui du Second Empire. On n’est pas près d’oublier la performance de Julie Fuchs (Edwige, fiancée de Robinson dans le livret romancé de la version opérette) chantant le tube : « Conduisez-moi vers celui que j’adore » en petite tenue sans perdre une once de ses moyens vocaux ni de son charme, tandis que de vilains sauvages aux pieds verts l’entraînent dans une chorégraphie infernale. 
Autour d’elle, la distribution est un sans-faute absolu avec Sahy Ratia Robinson infaillible vocalement, Adèle Charvet débordante de tendresse dans le rôle travesti de Vendredi, Rodolphe Briand truculent Jim-Cocks et le chœur Accentus. La partition orchestrale n’accuse elle aucune faiblesse avec des pages exquises pour les intermèdes. Les Musiciens du Louvre, leurs excellents vents et violoncelles lui rendraient pleine justice s’ils n’étaient trop souvent poussés par Marc Minkowski à des extrêmes sonores et des brutalités rythmiques qui restent le seul point faible de cet excellent spectacle qui a remporté le soir de la première un triomphe public.
Olivier Brunel

• 1er décembre à Paris, Théâtre des Champs-Élysée

• Prochaines représentations les 8, 10 et 12/12 (19 h 30) et 14/12 (17 h)

• Photo : Julie Fuchs (Edwige) et Sahy Ratia (Robinson) - (c) Vincent Pontet
 

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