Mardi 30 juin 2026
ManiFeste à Paris
D’œuvres iconiques en créations, variété printanière à l’affiche du festival parisien de l’Ircam

Cette année, électronique et voix se taillaient une place de choix. Témoin de ce parti pris, le magnifique concert d’ouverture du SWR Vokalensemble Stuttgart dirigé par Yuval Weinberg commençait dès l’entrée dans la galerie de l’Ircam : quelques solistes y avançaient en même temps que le public vers l’espace de projection, esquissant peu à peu On the Edge de Claudia Jane Scroccaro. Donnée ici en création française, la pièce combine chant et parole en fragments de textes superposés à des nappes d’électronique subtiles, la spatialisation des chanteurs – disposés en groupes autour du public – accentuant la finesse de l’appréhension. En fin de programme, Iridescence de Justé Janulyté y offre une manière d’écho, flux changeant d’un texte démuni de ses consonnes, répété à la manière d’un mantra, mêlant toujours étroitement voix et électronique. Entre ces deux extrêmes, Omaggio a Luigi Nono (Kurtag) et Lux Aeterna (Ligeti) jouent les opposés : vivacité vs immobilité mouvante. 
Le lendemain, c’est aussi une saisissante expérience d’immersion que procure l’emblématique Rothko Chapel de Morton Feldman, augmentée par l’installation lumineuse d’Anthony McCall, parfait complément visuel à ce minimalisme méditatif. Quelques jours plus tard, le concert Mantra, donné par Francesco Dillon (violoncelle) et Emanuele Torquati (clavier), rappelle l’esthétique de l’ouverture : avec Encens (pour violoncelle seul), Janulyté livre une métaphore des volutes de fumée dégagées par l’encens en brûlant, en l’espèce un canon micropolyphonique variant les timbres et étirant les tempi. La suite est duo : après un « classique » Advaya (Jonathan Harvey), aroha de Riccardo Nova, donné en création française, renoue – un peu longuement il est vrai – avec une certaine idée de la litanie, à l’électronique prégnante.
Deux concerts plus éclectiques rendaient respectivement hommage à György Kurtág et Stefano Gervasoni. Les Messages de feu Demoiselle R.V. Troussova constituait l’acmé du premier, la voix ductile de la soprano Anu Komsi se coulant avec justesse et sensibilité dans le ton – les multiples tons, même – de chacun des vingt-et-un poèmes aphoristiques de Rimma Dalos, « ex » Troussova. La chanteuse y est superbement accompagnée par les musiciens de l’EIC – l’effectif instrumental changeant d’une pièce à l’autre, donnant à entendre une grande diversité de combinaisons – dirigés par Pierre Bleuse. Si Four skEtches for Ensemble and Live Electronics de Márton Illés et The I’s d’Isabel Mundry où la mezzo-soprano Hélène Fauchère rendait au mieux un discours à l’écriture vocale bien systématique auraient mérité quelque concision, on est subjugué par celle dont fait preuve Tobias Feierabend dans ses Précipitations pour flûte seule, interprétées avec un remarquable engagement par Emmanuelle Ophèle, qui cisèle avec sobriété – et agilité – l’architecture de cette exigeante composition. Le second de ces concerts-fleuve était notamment marqué par Gougalōn (Unsuk Chin) et Fado Errático (Stefano Gervasoni). La première pièce se révèle palpitante matière sonore, chacune des Scènes de théâtre de rue façonnée avec une infinie maîtrise en complainte (de la chanteuse chauve), perpetuum mobile échevelé (de la diseuse de bonne aventure ricanante), dialogue de bouteilles et de boîtes de conserve ou « chasse » virtuosissime. Pour longue que se révèle la seconde – le processus de construction-déconstruction des chansons d’Amália Rodrigues ne varie guère durant une heure – la voix de Cristina Branco y fait merveille… et merveille aussi est de voir les jeunes ensembles ULYSSES et NEXT menés par Pierre Bleuse, leur brio, leur précision et, plus encore peut-être, leur entrain et leur complicité.
Anne Ibos-Augé
• 3 au 27 juin, Festival ManiFeste à Paris, Ircam, Centquatre, Maison de la Radio et de la Musique, Cité de la musique, Philharmonie 
• Photo : concert du 3 juin par le SWR Vokalensemble Stuttgart © Quentin Chevrier

Anu Komsi (soprano), Isabel Mundry (mezzo-soprano), Emmanuelle Ophèle (flûte), Francesco Dillon (violoncelle), Emanuelle Torquati (clavier),
SWR Vokalensemble Stuttgart, Ulysses, Next,
Direction musicale : Yuval Weinberg, Pierre Bleuse,
Mise en scène : Anthony McCall

mis en ligne le mardi 30 juin 2026

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