Comme d’autres, Aline Piboule aurait pu consacrer un album monographique à Debussy ou à John Ireland (quoique bien plus rare au disque !), mais panacher les deux lui permet à juste titre « d’entrer en résonance » avec cette adaptation si particulière de
La Mer de Debussy, due à Yann Ollivo – qu’elle interprète depuis près de dix ans, en solo ainsi qu’en compagnie de Pascal Quignard au cours du « récit-récital » d’après l’essai
Boutès de l’écrivain. Un univers marin aux tonalités impressionnistes, entre la fluidité du rythme et un spectre sonore élargi, à la fois diffus et réverbéré. De ce chef-d’œuvre pour orchestre qu’est
La Mer, on trouve au moins trois transcriptions : pour piano à 4 mains, pour 2 pianos à 4 mains et pour 2 pianos à 6 mains, entre1905 et 1908. Confiée ici à une seule interprète, cette version ne cherche pas tant à suggérer le jaillissement versatile à la fois enjôleur et violent de l’orchestre que le déchaînement d’une matière qu’on oserait qualifier de « pré-varésienne » dans ce déluge de notes qui se superposent (
De l’aube à midi sur la mer), roulent et s'affrontent (
Jeux de vagues) jusqu’à la catastrophe finale, où il s’agit de succomber et perdre pied avec délice dans ce
Dialogue du vent et de la mer. La pianiste épouse la lascivité du
Faune cachée dans le I, scintille et danse sous le soleil du II tout en provoquant l’effroi des fonds marins au III pour une
Mer dont elle redessine la ligne – toujours aussi insaisissable, volubile et éternelle. Le balancement se prolonge dans le
Nocturne de 1890 autant qu’avec un
Clair de lune d’une telle fluidité et d’une telle douceur qu’on en demeure pantois. La magie se retrouve dans le triptyque
Decorations qu’Ireland avouait avoir écrit en 1913 sous l’influence des
Préludes de Debussy, où le silence découpe finement les notes d’un carillon dans la nuit (
Moon-Glade) – on songe à Mompou ! – quand une fête éclate dans le tintement de
The Scarlet Ceremonies. Autre triptyque de Ireland découvert plus récemment par l’interprète,
Sarnia : An Island Sequence composé à Guernesey au début des années 1940, en s’appuyant, pour le 2e mouvement, sur une citation des
Travailleurs de la mer écrits quelque soixante-dix ans plus tôt par Victor Hugo, alors en exil sur cette île. Des pages chatoyantes dont
Aline Piboule renouvelle sans peine le charme envoûtant et la profondeur lyrique.