Jeudi 19 mars 2026
Larmes renaissantes
D’une larme à l’autre par Doulce Mémoire
Lagrime di San Pietro

Nous sommes en 1594 et, après un long silence madrigalesque – en Allemagne où il réside depuis plus de trente ans, la poesie per musica s’exporte difficilement –, Roland de Lassus se tourne à nouveau vers ce genre qu’il a tant illustré. Ou plutôt vers son versant spirituel : les Lagrime di San Pietro à sept voix sont un cycle de vingt madrigaux italiens suivis d’un motet final en latin, composés sur des strophes homonymes de Luigi Tansillo. Six ans auparavant, en 1588, Lodovico Agostini, compositeur méconnu au service du duc de Ferrare dont il faisait chanter les donne secrètes avec son comparse Luzzaschi, écrivait quinze Lagrime del peccatore à six voix sur divers poèmes dont de nombreux anonymes… qui sont peut-être son œuvre.
L’ensemble Doulce mémoire avait déjà gravé des pièces d’Agostini (« Le Concert secret des dames de Ferrare » (Zig Zag Territoires, 2007) : peu surprenant – et fort heureux ! – qu’il ait souhaité poursuivre son exploration du corpus de ce maître de chapelle d’Alphonse d’Este, ici mis en regard de son contemporain. Un choix (drastique) a été opéré parmi les Larmes, encadrées ici par deux laudes populaires. Une version instrumentale de Chi ad una ad una, neuvième lagrima de Lassus en exalte l’écriture en dialogue. En outre, quelques instruments hauts sont ici et là substitués à certaines voix : ces procédés était courants, notamment en Italie où une alta cappella (cornets, chalemies, sacqueboute) adaptait à l’occasion le répertoire vocal.
Sans rien ôter à la grande souplesse des lignes, ces touches colorées rehaussent la mélodie, lui conférant parfois une âpreté supplémentaire exacerbant la déploration ou accentuant les hardiesses harmoniques du discours. L’interprétation souligne sans affectation les figuralismes (Agostini, Hor che’l ciel e la terra). On salue enfin l’ampleur des nuances, la vivacité des contrastes, la discrétion des ornementations. Très différente des propositions – en versions intégrales de Paul Van Nevel, outrageusement colorée (Sony) ou Philippe Herreweghe, merveille de retenue a cappella (Harmonia Mundi) –, cette version offre une autre voie, dont on regrette seulement l’option « digest ».
Anne Ibos-Augé
Agenda des concerts ici

Lassus : L'agrume di san Pietro - Agostini : Le L'agrume del peccatore
Doulce Mémoire
Direction musicale : Denis Raisin Dadre
1 CD Alpha 1209 (distr. Outhere)
1 h 8 min.

mis en ligne le jeudi 19 mars 2026

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