Jeudi 2 avril 2026
Opéras de Nancy-Lorraine et Rennes
Double vague à larmes avec Britten et Nikodijević

À l’idée de monter Curlew River (La Rivière aux courlis), l’une des 3 Paraboles d’église de Britten créées en 1964 et reprises au Festival d'Aldeburgh en 2013 (voir ici), la metteur en scène Silvia Costa a répondu aux Opéras de Nancy et Rennes par la proposition de faire précéder cet opéra de chambre d’un plus d’une heure par une commande, adressée à Marko Nikodijević (né en 1980) : I didn’t know where to put all my tears (Je ne savais que faire de mes larmes) – qui reprend un effectif instrumental voisin, si ce n’est que la distribution, exclusivement masculine à l’origine (5 solistes et un chœur), s’inverse ici : une soliste et un chœur féminin. Se confronter à une œuvre majeure est toujours risqué, d’autant plus que Curlew River (et les 2 autres Paraboles) ne ressemble à rien d’autre avec son style baroque destiné à un ensemble de vents, percussions, harpe et orgue, auquel s’ajoutent un alto et un violoncelle. Britten a retenu du théâtre Nô, qui l’a profondément marqué (et dont s’inspire son livret), une économie de moyens qui souligne l’intensité et l’étrangeté des combinaisons sonores, elles-mêmes renforcées par un récit mêlant rêve, délire et réalité. Le jeune compositeur reprend des éléments de la partition de Britten, déroulant une lente procession d’inspiration médiévale autour du personnage central de La Folle, la soprano américaine Chelsea Lehnea, qui, pendant près d’une demi-heure, tient en haleine la scène avec sa longue déploration entrecoupée d’envolées virtuoses censées signifier (trop…) la folie. Le style demeure assez sombre et statique à partir d’un livret sans grande poésie – combien de fois le mot « folle » nous est-il asséné ?
À peine éclairé, le spectacle repose sur le changement à vue de costumes chamarrés d’inspiration japonisante que l’on retrouve dans la seconde partie, Curlew River, finement conjugué à la procession du chœur masculin qui surgit des travées du public pour rejoindre la scène. Seul le final bénéficiera d’une lumière conséquente accentuée par une brume fantomatique, au bruit intempestif ! Entre le baryton Mark Stone, voix majestueuse (les rôles de Wotan, Wozzeck et Barbe-Bleue le précèdent dans ce répertoire) et le ténor Zhengyi Bai, formidable Folle, dont les infections vocales et l’étendue du registre n’ont rien à envier à celle du créateur Peter Pears (partenaire privilégié de Britten), l’œuvre rayonne au sein de cette orchestration si bigarrée – pourtant sans orientalisme de pacotille - dominée par le cor, la flûte, la harpe, l’orgue et la percussion. Dommage que la direction peu animée d’Alphonse Cemin ne rende pas entièrement justice au surnaturel si expressif de l’ouvrage, car du côté des Chœurs comme de l’Orchestre de l’Opéra, l’intensité est bien là.       
Franck Mallet

I didn’t know where to put all my tears de Marko Nikodijević et Curlew River de Britten à l'Opéra national de Nancy-Lorraine, représentation du 31 mars 

• Prochaines représentations à l’Opéra national de Nancy-Lorraine les 2 et 3 avril puis à l’Opéra de Rennes les 4, 5 et 6 mai
 
Photo : à gauche, Zhenyi Bai (La Folle) à droite, Mark Stone (Le Passeur) - crédit : © Jean-Louis Fernandez

Marko Nikodijević : I didn’t know where to put all my tears - Britten : Curlew River
Chelsea Lehnea (La Folle), Zhengyi Bai (La Folle), Mark Stone (Le Passeur), Michael Mofidian (Le Voyageur), Thomas Day (L'Esprit du Garçon), Stephan Loges (L'Abbée),
Solistes du Balcon, Chœur et Orchestre de l'Opéra national de Nancy-Lorraine
Direction musicale : Alphonse Cemin
Mise en scène : Silvia Costa

mis en ligne le jeudi 2 avril 2026

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