salle Gaveau le 12 décembre, et peu avant, un CD consacré à Penderecki, avec son concerto « Resurrection » présenté ici même par Olivier Brunel (
voir ici). En 2020, elle publiait une autobiographie, intéressante et touchante, car s’y entrecroisent deux fils distincts : le destin de la pianiste « programmée » dès sa naissance pour être artiste et qui garde le plaisir intact d’être une « star », admirée et choyée. Et la force de caractère d’une Lituanienne passionnée, dont la vie fut rythmée et parfois brisée par les soubresauts politiques de son pays, entre occupation allemande (pour la génération précédant la sienne), et surtout occupation soviétique, de 1945 à 1990. Muza naît en 1959. Sa formation de musicienne, et tout le début de sa carrière, se font « derrière le rideau de fer ». La petite Muza adore sa maman, elle-même pianiste, qui est son modèle et son maître. Elle intègre à Vilnius l’école Ciurlionis pour enfants musiciens surdoués (elle le dit ainsi). Elle ne cessera jamais d’aimer et de choyer cette mère, qui restera sa confidente sa vie entière. Mais elle sait aussi voir et raconter le divorce de ses parents, alors qu’elle n’a que sept ans, qui est suivi d’une rupture totale du lien avec son père, par la volonté de sa mère. Elle ne reverra ce père, lui-même chanteur baryton, qu’après ses dix-huit ans, et comprendra alors qu’il n’a jamais cessé de tenter de la voir. Il s’est même « glissé au fond de la salle » pour certains de ses concerts d’enfant. Muza saura donc s’envoler du nid pour aller seule, à 13 ans, étudier à Moscou. C’est une grande bosseuse, elle le reste aujourd’hui encore, et elle se construit ainsi, avec un vaste répertoire, un axe Lisztien, amour de toujours, et aussi pour MK Ciurlionis, peintre et musicien, gloire lituanienne, qu’elle défend sans failles. Elle donne son premier concert à Vilnius, à l’âge de 7 ans – concerto en ré majeur de Haydn – et gagne ensuite plusieurs concours, dont, en 1981, un prix « Liszt/Bartok » à Budapest. C’est une victoire compliquée, car elle n’est pas russe, et les suites seront difficiles. Elle a en théorie de multiples propositions de concerts hors URSS, mais devra les décliner car son passeport lui est confisqué. Arbitraire des pays totalitaires, mais aussi une raison plus intime, qu’elle livre de façon très directe. Muza est très jolie femme, et le sbire du KGB qui la suit au quotidien lui fait un chantage sexuel explicite. Elle lutte et échappe au viol, mais le paiera cher ensuite. Sa carrière se poursuit jusqu’en 1989 par ce qu’elle appelle les « concerts punitions » dans l’ensemble des républiques soviétiques, et jusqu’en Sibérie. Elle raconte ces expériences avec élégance, ne cache pas la dureté matérielle, les conditions calamiteuses de la plupart de ces concerts, des transports et des logements miteux, mais elle sait aussi dire la joie de voir des auditeurs attentifs, certains n’ayant jamais eu l’occasion d’entendre ainsi de la belle musique. Il y a une volonté et une joie de la transmission de la musique chez Muza, qui la soutiennent et ne la quitteront jamais. Durant cette période, elle revient à Vilnius comme enseignante et se lance dans une opposition déterminée au joug soviétique. Elle participe à de multiples réunions clandestines du mouvement réformateur « Sajudis » En août 1989, enfin, quelques mois avant la chute du mur de Berlin, c’est la grande marche libératrice des pays baltes, une chaîne humaine de deux millions de personnes sur six cents kilomètres, qui fera plier les Soviétiques. Muza a échappé au pire, et peu après, elle saisira la proposition de venir à Paris se perfectionner en musique française. Cela accélère aussi la fin de son premier mariage, qui battait de l’aile. Quelques années plus tard, après quelques péripéties sentimentales, elle rencontre l’amour de sa vie, un médecin suisse brillant et humaniste, violoniste amateur, qui a le bon goût d’être un admirateur éperdu de son talent – et d’être très prévenant envers sa belle-mère. L’autobiographie de Muza débute ainsi par une page de remerciements, à « Alain Golay, son mari », qui a recueilli les histoires de sa vie et l’a aidée à rédiger son livre, comme une « symphonie en six mouvements ». L’autre remerciement est évidemment « pour maman (…) aimée de façon inconditionnelle, et qui a été son mentor musical et spirituel ».
La suite de sa vie est alors moins heurtée que la période « héroïque », Elle fait la description d’une carrière internationale, avec ses anecdotes pittoresques. Alain est souvent là pour faciliter l’organisation matérielle, choisir des robes magnifiques, mais aussi pour organiser des post concerts plaisants, comme un séjour en parc animalier en Afrique du Sud. Muza manque se faire attaquer par un lion, observe avec émotion un rhinocéros en pleine érection (« il a une cinquième jambe »). Sa carrière musicale est jalonnée d’éléments forts, comme la découverte dans la maison natale de Beethoven du manuscrit d’une version de chambre (quintette avec piano) du 4ème concerto, qu’elle enregistrera et jouera souvent. En 2012, elle pourra s’approprier le concerto « Resurrection », composé par Penderecki, après le choc des attentats du 11 septembre. C’est sa première œuvre pour piano, et il lui dira, que « pour un Polonais, composer pour piano après Chopin n’est pas facile ». Ce concerto est une magnifique aventure pour elle, et aboutit à son dernier album. La Lituanie n’est jamais loin. Muza y retourne régulièrement. Un chapitre du livre s’intitule « Lituanie mon amour ». Elle y est désormais fêtée comme une héroïne et a pu fonder un festival de piano à Vilnius, en 2009. Liszt et Ciurlionis sont toujours aussi présents, et les années de pèlerinage de Liszt, enregistrées et jouées en concert, sont un autre grand moment professionnel. Son livre se termine sur cette phrase : « J’essaie le mieux possible d’atteindre l’harmonie entre mes nourritures personnelles, l’Amour, l’Amitié…. Mon piano et la spiritualité ». J’ai lu son livre avec les yeux de Cyrano, et parfois pensé, comme lui pour Roxane : « Eh quoi ! la précieuse était une héroïne » ?