Mardi 7 juillet 2026
Loin de Saint-Cyr, une rareté !
Sous la direction avisée de Kirill Karabits, toute la majesté du théâtre de Racine restituée par l’Ukrainien Thomas de Hartmann
Esther, The lost opera

Sans renoncer pour autant à Tchaïkovski ou Rachmaninov, mettre l’Ukraine musicalement à l’honneur est une idée qui devait forcément venir aux artistes d’aujourd’hui. Alors que l’Opéra de Montpellier s’apprête à donner en création mondiale l’opéra La Reine des glaciers (1914) du compositeur ukrainien Théodore Akimenko, c’est à un de ses compatriotes et contemporains que s’intéresse le label Pentatone, toujours curieux de raretés. Thomas de Hartmann (1884-1956) est une personnalité fascinante, ne serait-ce que par son parcours. Elève d’Arenski et de Taneïev, il compose pour les Ballets Russes dès 1907. L’année suivante, il est à Munich auprès de son ami Kandinsky et fait partie du Blaue Reiter. Une quinzaine d’années plus tard, il s’installe à Fontainebleau avec son gourou, Georges Gurdjieff. Dans les années 1930, il écrit des musiques de film pour gagner sa vie, mais aussi toute une série d’œuvres plus ambitieuses. En 1950, il émigre aux Etats-Unis, où il meurt peu après, d’une crise cardiaque.
A côté de ses mélodies, il laisse un unique opéra, Esther, composé dans les années 1940 alors que, habitant Garches, il avait découvert par hasard le théâtre de Racine. Ayant reconnu en Esther une préfiguration de l’Holocauste, Hartmann élabora lui-même un livre d’après la pièce écrite pour les demoiselles de Saint-Cyr et composa une partition, qu’il n’orchestra que de l’autre côté de l’Atlantique, mais ne put jamais faire représenter. Après avoir défendu au disque son orchestre (voir ici), sa musique de chambre et ses mélodies, le Thomas de Hartmann Project a souhaité enregistrer son opéra, et a eu la chance de réunir une équipe d’interprètes prestigieux. L’œuvre possède-t-elle les qualités dramatiques suffisantes ? Comment ces (très) longs monologues, qui reprennent souvent tels quels les alexandrins raciniens, passeraient-ils à la scène ? L’avenir nous le dira peut-être.
En attendant, remercions Pentatone de nous permettre d’écouter cette musique qui, très loin des intermèdes composés en 1688 par Jean-Baptiste Moreau, évoque à la fois Honegger, Prokofiev ou Carl Orff (sans oublier une brève citation d’Ainsi parlait Zarathoustra), et à laquelle le Bournemouth Symphony Orchestra rend justice, sous la direction avisée du chef ukrainien Kirill Karabits – on le remarque en particulier les quatre danses symphoniques qui ouvrent le troisième acte. Le Grange Festival Chorus participe avec ardeur aux grands ensembles dont le souffle bienvenu encadre les dialogues, avec la participation d’un « chantre », ou plutôt d’un cantor de synagogue. Parmi les sept solistes, deux francophones : Edwin Crossley-Mercer, efficace dans le rôle du confident Hydaspe, et surtout Bernard Richter qui prête sa voix claire au « méchant », Aman. Andrew Foster-Williams, maintes fois sollicité par le Palazzetto Bru Zane, démontre en Mardochée sa maîtrise de notre langue. Tous les autres soignent leur diction, de toute évidence, mais il y manque un peu de naturel. En suivante d’Esther, Olga Bezsmertna n’a réellement qu’une scène à chanter. D’abord un peu piégé par la tessiture très aiguë du chantre, Paul Appleby se rattrape ensuite. Yuriy Yurchuk est un Assuérus majestueux. Dans le rôle-titre, Corinne Winters impose une grande voix dramatique, aux couleurs sombres, et prête à la reine toute la pudeur et la majesté qui convient.
Laurent Bury
Agenda des concerts de Kirill Karabits : ici ; de Corinne Winters : ici ; d’Edwin Crossley-Mercer : ici ; de Bernard Richter : ici ; d’Andrew Foster-Williams : ici ; de Paul Appleby : ici et du Bournemouth Symphony Orchestra : ici

Thomas de Hartmann : Esther
Corinne Winters (soprano), Yuriy Yurchuk (baryton), Andrew Foster-Williams (baryton), Bernard Richter (ténor), Olga Bezsmertna (soprano), Edwin Crossley-Mercer (baryton basse), Paul Appleby (ténor)
The Grange Festival Chorus, Bournemouth Symphony Orchestra
Direction musicale : Kirill Karabits
2 CD Pentatone PTC 5187 424
1 h 56 min.

mis en ligne le mardi 7 juillet 2026

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