Vendredi 18 septembre 2026
Mamelles, où êtes-vous ?
Entre gospel et « musical », Aristophane version US dirigé par Gil Rose à Boston

Évidemment, pour raconter en musique la grève du sexe imaginée par Aristophane, pour donner à entendre ces soldats « en érection flagrante », il faudrait une certaine dose d’audace. Sur un sujet pareil, il faudrait combiner la puissance érotique de l’ouverture du Chevalier à la rose et la grivoiserie joyeuse des Mamelles de Tirésias. Pouvait-on en espérer tant de Mark Adamo (né en 1962), lui qui s’est fait remarquer en 1998 avec Little Women, son opéra d’après Les Quatre Filles du docteur March ? Bien sûr, même dans la très puritaine Amérique, il était impossible de gommer entièrement l’aspect charnel de l’intrigue – on serait curieux de savoir à quel point cet ingrédient était visible dans la production originale, au Grand Opera de Houston en 2005 – mais le compositeur-librettiste y a aussi introduit une forte dose de (bons) sentiments en créant de toutes pièces un personnage masculin, le général athénien Nico, diminutif de Nikias, amant de Lysistrata, elle-même appelée Lysia pendant tout l’opéra, quatre syllabes étant sans doute trop longues à dire et à entendre dans un pays dont même le président se nomme Bill ou Joe.
Le résultat est une partition qui a l’intelligence de lorgner vers les genres typiquement américains, gospel ou musical, sur un livret qu’on pourrait souhaiter plus concis. L’opéra joue avec les mots et ne manque pas d’humour (les dames de Sparte poussent des Hojotoho) malgré le réalisme pessimiste de la conclusion, résignée à ne jamais voir la guerre disparaître parmi les humains. Le rôle-titre est évidemment en or, avec son grand monologue vers la fin, « I am not my own » ; si Anya Matanovič, qui sera cette saison Musetta au Met de New York, n’a pas exactement la voix « langoureuse et veloutée » mentionnée dans la didascalie qui la présente, elle a l’agilité et les aigus du rôle et sait communiquer l’émotion nécessaire. Le ténor Dominic Armstrong lui donne en Nico une réplique adéquate, mais parmi les messieurs, on remarque aussi le timbre de basse de Kevin Deas, Léonidas autoritaire, et l’élégant baryton de John Moore en Kinesias. Parmi les grévistes, les plus éloquentes sont les mezzos Katherine Beck, Lucy Schaufer et Alexis Peart. A la tête de la petite trentaine d’instrumentistes du Boston Modern Orchestra Project, Gil Rose mène à bon port cet enregistrement de studio, réalisé dans la foulée d’un concert semi-scénique.
Laurent Bury
 
Agenda des concerts d’Anya Matanovič : ici ; Kevin Deas : ici ; Boston Modern Orchestra Project : ici ; Bill Rose : ici

Adamo : Lysistrata, opéra en deux actes (2005)
Anya Matanovič (Lysistrata), Katherine Beck (Myrrhine), Lucy Schaufer (Kleonike), Alexis Peart (Lampito), Dominic Armstrong (Nico), John Moore (Kinesias), Kevin Deas (Leonidas), Maggie Finnegan (Xanthe / Aphrodite), Felicia Gavilanes (Sappho)…
Boston Modern Orchestra Project
Direction musicale : Bill Rose
2 CD Pentatone PTC 5187 539
2 h 24 min.

mis en ligne le vendredi 18 septembre 2026

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