
En 1746, le roi Ferdinand VI accède au trône d’Espagne et décide d’opérer quelques changements dans la musique liturgique. L’un d’eux consiste à interdire dès 1750 les villancicos polyphoniques en langue vernaculaire traditionnellement chantés après les répons en plain-chant, durant les offices. Ils seront désormais remplacés par des répons latins en style concertant, pour chœur et vaste ensemble instrumental. Il faut donc imaginer de nouvelles œuvres pour satisfaire à cette évolution et José de Nebra (1702-1768), alors organiste de la Chapelle royale, compose ainsi plusieurs versions successives des répons pour les grandes fêtes. C’est celle de 1752 pour les matines de la Nativité, écrite alors que Nebra est devenu vice-maître de cette même Chapelle royale, que proposent ici, pour la première fois au disque, Albert Recasens et sa Grande Chapelle.
Ce « Noël » narre une histoire dont le compositeur a délicatement rehaussé les épisodes successifs. D’emblée, le premier répons (Hodie nobis caelorum Rex) dit la joie : de subtils effets d’échos nuancent le vaste instrumentarium (cordes, cuivres, hautbois et orgue) et les chœurs dialoguent avec animation, offrant diction parfaite, belle conduite et large palette de couleurs. L’exaltation s’adoucit dans le deuxième répons (Hodie nobis de caelo), où cordes et orgue répondent à un duo de solistes (ténor et contre-ténor) d’une superbe homogénéité. Ici et là se glissent quelques figuralismes (une « pax » longue et suspendue s’oppose à un « descendit »… descendant quand « Hodie illuxit nobis » exulte littéralement). Le récit se poursuit ainsi, variant effectifs et tonalités, jusqu’à un huitième répons (Verbum caro factum est) éclatant de majesté, bouclant la boucle de l’office nocturne. Entre-temps, on aura goûté tout particulièrement le ton pastoral et populaire du troisième répons (Quem vidistis, pastores ?), où pédales et bourdons soutiennent les paroles de l’ange et des bergers, comme le magnifique legato du quatrième (O magnum mysterium) dont la mélodie traditionnelle d’Ave Maria se prête à un habile jeu d’imitations. Beata Dei Genitrix et Sancta et immaculata, cinquième et sixième répons, oscillent entre recueillement intimiste et vivacité quasi dansante. Chromatismes tourmentés, motifs rythmiques précis et longues vocalises construisent un discours ciselé, interprété avec finesse et sobriété. Acmé de cette gravure, le septième répons (Beata viscera) au contrepoint serré, culminant en une fugue à quatre voix (« Qui hodie pro salute mundo ») avant un « nasci dignatus est » en decrescendo « al niente » superbe d’émotion retenue.
Anne Ibos-Augé
Agenda des concerts de La Grande Chapelle et Albert Recasens : ici dont 20/10 à Paris (20 h, Auditorium de RF, Scarlatti, Stabat Mater) et 26/11 à Madrid (19 h 30, Auditorium national, « Manchicourt à Madrid, musique pour Philippe II et Isabelle de Valois »)

