Samedi 20 avril 2024
Création à l'Opéra d'Amsterdam
Le nouvel opéra d'Alexander Raskatov, inspiré de George Orwell
Animal Farm

Retour d’Alexander Raskatov à l’Opéra d’Amsterdam pour la création de son quatrième ouvrage lyrique, Animal Farm d’après Orwell – écrit satirique publié en 1945, paru deux ans plus tard en français, et qui fut disponible dans une version non expurgée en Russie seulement à l’époque de la Perestroïka. Après Amsterdam qui avait commandé au compositeur russe son premier opéra, Cœur de chien, en 1990 – gros succès ensuite à Londres, Milan et Lyon (création française, voir ici), avant de revenir à Amsterdam en 2010… Le DVD, à paraître, est hélas bloqué pour des motifs juridiques – Lyon avait assuré la commande du second,  GerMANIA, en 2018 (et ici) et Saint-Pétersbourg celle du troisième, Eclipse, la même année. Difficile d’adapter ce texte qui précède de peu le célèbre 1984 pour la scène, même si, dès 1954, les Britanniques en avaient fait un dessin animé. Le dramaturge Ian Burton, associé au compositeur, a pourtant fait saillir les scènes clé de cette fable animalière qui tourne au cauchemar : révoltés, les animaux prennent le pouvoir qu’ils délèguent aux cochons, réputés plus intelligents, mais qui se révèlent bientôt aussi tyraniques que les humains. Le totalitarisme est pointé du doigt, et derrière les noms de Napoléon, Sage l’Ancien, Jones le fermier alcoolique, le fermier Frederick ou le cochon Boule de Neige, se profilent les figures de Staline, Lénine, le tsar Nicolas, Hitler et Troski – et, bien sûr, la farce d’Orwell dépasse la critique des dérives de la Révolution russe pour délivrer un message universel. Visuellement, la mise en scène de Damiano Michieletto subjugue par sa scénographie (Thomas Wilhelm) et le soin apporté aux costumes ainsi qu’aux masques animaliers (Klaus Bruns), mais il manque une action qui va au-delà de la scène choc du hachoir (où les protagonistes découvrent la manière dont ils finissent), ou encore de ces corps suspendus à des crocs de boucher qui avancent vers l’équarissage. Le compositeur retrouve cette écriture « au scalpel » qui a plus à voir avec Schnittke, dont il fut l’ami (il a « reconstruit » sa 9e symphonie en 1998) qu’avec Chostakovitch, par son rythme cahotique et son contraste violent, à l’image de la voix rauque et « aboyante » de Blacky (Elena Vassilieva), personnage à la David Lynch (non présent chez Orwell) tout de noir vêtu, à l’assaut des récalcitrants pour leur enfoncer sa seringue mortelle en criant « Strychnine ! ». Entre marches militaires tronquées, embryons d’airs populaires, jappements, grognements et autres cris, la partition se veut essentiellement épileptique dans la première partie, plus lyrique dans la seconde. Au 3e acte, les voix, moins en concurrence avec l’orchestre, tissent un ensemble choral d’où se détache une forêt de timbre variés ; si le compositeur ne s’inscrivait pas dans une tradition russe, on pourrait imaginer qu’il rivalise ici avec le style répétitif vocal d’un John Adams (Nixon in China) avec son chœur d’enfants pulsé à un rythme effréné. Autre caractéristique du compositeur, son goût pour les voix haut perchées capables de dégringoler dans l’ultra grave : c’est le cas avec le baryton Misha Kiria (Napoléon), l’imposante basse Gennady Bezzubenkov (Old Major) déjà présent dans GerMANIA et le baryton-basse Frederik Bergman (Pilkington), sans oublier le rôle écrasant de Mollie confiée à la soprano Holly Black, aux pirouettes vocales hallucinantes. Au jeu des références, il faut apprécier le duo entre Mollie et Pilkington, détournement savoureux du foxtrot de l’Enfant et les sortilèges de Ravel, dont on retrouve ailleurs quelques accords travestis du « Jardin enchanté ». Acclamations nourries au final pour un ouvrage de près de deux heures, rehaussé par la direction d’orchestre du jeune Bassem Akiki, spécialisé dans le répertoire contemporain et qui avait auparavant créé On purge bébé de Boesmans.                                                                                     Franck Mallet

Photo : © Ruth Walz – Dutch National Opera.

Amsterdam (Opéra) 3 mars, 20h

Prochaines représentations : 8, 10, 12, 14 et 16 mars ; co-réalisation avec Staatsoper de Vienne (représentations à partir du 28/02/2024), Teatro Massimo de Palerme et Finse Nationale Opera en Ballet d’Helsinki.

Raskatov : Animal Farm (première mondiale)
Marcel Beerkman (Mr Jones), German Olvera (Boxer), Misha Kiria (Napoléon), Gennady Bezzubenkov (Old Major), Frederik Bergman (Pilkington), Holly Flack (Mollie), Karl Laquit (Pigetta), Elena Vassilieva (Blacky) Maya Gour (Muriel) Francis van Broekhuizen (Mrs Jones) Helena Rasker (Clover) Artem Krutko (Minimus) Michael Gniffke (Boule de Neige) Karl Laquit (Benjamin)
Chœur et Orchestre de l'Opéra Néerlandais, Nouveau Chœur de Jeunes d'Amsterdam
Direction musicale : Bassem Akiki
Mise en scène : Damiano Michieletto

mis en ligne le mardi 7 mars 2023

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