Mercredi 29 avril 2026
Eaux profondes
Tourbillons marins entre Debussy et Ireland avec en vedette une Mer somptueusement redessinée par son interprète
Archipel

Comme d’autres, Aline Piboule aurait pu consacrer un album monographique à Debussy ou à John Ireland (quoique bien plus rare au disque !), mais panacher les deux lui permet à juste titre « d’entrer en résonance » avec cette adaptation si particulière de La Mer de Debussy, due à Yann Ollivo – qu’elle interprète depuis près de dix ans, en solo ainsi qu’en compagnie de Pascal Quignard au cours du « récit-récital » d’après l’essai Boutès de l’écrivain. Un univers marin aux tonalités impressionnistes, entre la fluidité du rythme et un spectre sonore élargi, à la fois diffus et réverbéré. De ce chef-d’œuvre pour orchestre qu’est La Mer, on trouve au moins trois transcriptions : pour piano à 4 mains, pour 2 pianos à 4 mains et pour 2 pianos à 6 mains, entre1905 et 1908. Confiée ici à une seule interprète, cette version ne cherche pas tant à suggérer le jaillissement versatile à la fois enjôleur et violent de l’orchestre que le déchaînement d’une matière qu’on oserait qualifier de « pré-varésienne » dans ce déluge de notes qui se superposent (De l’aube à midi sur la mer), roulent et s'affrontent (Jeux de vagues) jusqu’à la catastrophe finale, où il s’agit de succomber et perdre pied avec délice dans ce Dialogue du vent et de la mer. La pianiste épouse la lascivité du Faune cachée dans le I, scintille et danse sous le soleil du II tout en provoquant l’effroi des fonds marins au III pour une Mer dont elle redessine la ligne – toujours aussi insaisissable, volubile et éternelle. Le balancement se prolonge dans le Nocturne de 1890 autant qu’avec un Clair de lune d’une telle fluidité et d’une telle douceur qu’on en demeure pantois. La magie se retrouve dans le triptyque Decorations qu’Ireland avouait avoir écrit en 1913 sous l’influence des Préludes de Debussy, où le silence découpe finement les notes d’un carillon dans la nuit (Moon-Glade) – on songe à Mompou ! – quand une fête éclate dans le tintement de The Scarlet Ceremonies. Autre triptyque de Ireland découvert plus récemment par l’interprète, Sarnia : An Island Sequence composé à Guernesey au début des années 1940, en s’appuyant, pour le 2e mouvement, sur une citation des Travailleurs de la mer écrits quelque soixante-dix ans plus tôt par Victor Hugo, alors en exil sur cette île. Des pages chatoyantes dont Aline Piboule renouvelle sans peine le charme envoûtant et la profondeur lyrique.                                    
Franck Mallet
 
Agenda des concerts d’Aline Piboule ici

Ireland : Sarnia, An Island Séquence ; Decorations - Debussy : Nocturne L. 82, Claire de lune (extr. Suite bergamasque L. 75), D'un cahier d'esquisses L. 99 - Debussy/Ollivo : La Mer L. 109
Aline Piboule (piano)
1 CD Harmonia Mundi HMM 902776
1 h 21 min.

mis en ligne le mercredi 29 avril 2026

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