Philip Glass, dont Einstein on the beach, son premier ouvrage lyrique cosigné avec Bob Wilson, fut créé en France au Festival Avignon il y a un demi-siècle, aura attendu l’âge vénérable de 89 ans pour entrer par la grande porte à l’Opéra de Paris avec Satyagraha, reprise d’un de ses ouvrages majeurs, daté de 1980. La maison avait « mis le paquet », s’assurant la direction musicale du chef d’orchestre Ingo Metzmacher, fin connaisseur du répertoire d’aujourd’hui – de Janacek à Bartók, et de Zimmerman à Rihm, en passant par Nono –, tandis qu’elle confiait le rôle principal au talentueux contre-ténor Anthony Roth Costanzo – plébiscité récemment dans le rôle-titre d’Akhenaton du même Glass repris à New York, Los Angeles et Londres –, et la mise en scène aux chorégraphes Bobbi Jene Smith et Or Schreiber, fondateurs de la jeune compagnie new-yorkaise American Modern Opera. Entre Einstein et Akhenaton, Satyagraha s’insère dans une première trilogie d’opéras dédiée à des figures charismatiques du XXe siècle, ici Gandhi et la pensée de la non-violence, adossée aux écrits pacifistes de Tolstoï, Tagore et au poème épique de la Bhagavad-Gita (IIIe siècle avant Jésus-Christ.). En outre, le compositeur signe le livret avec Constance de Jong : un « récit scénique de la vie de Ghandi en six scènes fondées sur des événements historiques » (Glass) chanté en sanskrit, créant une distance entre le texte et l’action. S’éloignant du minimalisme de ses débuts, le compositeur façonne un orchestre de vents de cordes renforcés par l’orgue électrique, tout en excluant cuivres et percussions.
Dans un décor banal de théâtre vide (ou de salle de répétition), avec ouvertures et coursives supérieures – sur l’une d’elles, en témoins muets : Gandhi, Tolstoï, Tagore et Martin Luther King – les actions se succèdent autour de la figure du guerrier qui renonce à tuer son ennemi (acte 1), agit et lutte pour sa survie (acte II) et la propagation de ses idées : le renoncement aux biens matériels, la bienveillance envers l’ami comme avec l’étranger et la sagesse (acte III). Chorégraphiée dans ses moindres détails, l’action veut épouser le mouvement circulaire d’une musique qui enchaîne et superpose des chaconnes sur un rythme varié jusqu’à donner corps à l’esprit même du son « glassien », entre accélération, tourbillon, ralentissement et suspension du temps. Le contexte militaire, la guerre (acte 1) laisse bientôt place à la violence de l’incarcération (acte II), pour se clore sur le ballet d’une marche libératrice. Dans le regard des metteurs en scène, Satyagraha devient un oratorio, avec solo et chœurs – d’ailleurs, Glass n’a-t-il pas songé à Haendel en composant pour un chœur aussi majestueux, déployé avec finesse sur scène, a fortiori quand ses voix irréelles ne descendent pas du ciel au 3e acte ? Si le rôle principal est dévolu à un ténor, ici, à Paris, la surprise vient du contre-ténor Anthony Roth Costanzo, qui nous touche avec la grâce agile d’un timbre caractéristique qui, cependant, lui posera problème à l’acte final, où sa voix force ; qu’en sera-t-il lors des prochaines représentations ? À ses côtés, le baryton Davón Tines capte tout autant avec la belle profondeur de son timbre de baryton tandis que les sopranos Ilanah Lobel-Torres et Olivia Boen brillent par le brio et la magie incandescente de leur chant (Newcastle March !). En revanche, on peine à percevoir l’alto d’Adriana Bignagni Lésa ou le baryton engorgé d’Amin Ahangaran. La direction du chef porte avec énergie la partition tout en en détaillant les lignes sinueuses, mais la baisse de tension justement dans la lenteur sacrée du 3e acte compromet le chœur comme les solistes… dommage.
Venu saluer au final, Philip Glass semblait se réjouir de cette tardive reconnaissance institutionnelle, tout comme le public qui lui a fait, comme aux interprètes, une ovation bien méritée. À quand la trilogie à l’Opéra de Paris ?
Franck Mallet
• Première du 10 avril, Palais Garnier, Paris
• Prochaines représentations les 14, 16, 21, 24, 26 et 30/04 (19h30) et 3/05 (14h30)
• Photo : Anthony Roth Costanzo (© Yonathan Kellerman / OnP)
Glass : Satygraha, opéra en trois actes (1980)
Anthony Roth Costanzo (contre-ténor), Ilanah Lobel-Torres (soprano), Davón Tines (baryton), Adriana Bignegni Lesca (alto), Olivia Boen (soprano), Deepa Johnny (mezzo-soprano), Amin Ahangaran (baryton), Nicky Spence (ténor), Nicolas Cavallier (basse), Alexander Bozinoff, Lorrin Brubaker, Jeremy Coachman, Jonathan Frederickson, Marion Gautier de Charnacé, Awadhi Joannais, Héloise Jocqueviel, Payton Johnson, Racel McNamee, Mermoz Melchior, Adrien Ouaki et Ido Toledano (danseurs)
Orchestre et Chœur de l'Opéra de Paris
Direction musicale : Ingo Metzmacher
Mise en scène : Bobbi Jene Smith et Or Schraiber
mis en ligne le lundi 13 avril 2026