Lundi 18 mai 2026
Bach versus Bach
D’une « Saint Jean » à l’autre : Raphaël Pichon versus Jordi Savall ou les goûts opposés
 
Le même, pas pareil
Jordi Savall : une sensibilité qui sait se renouveler

Incontestablement, Johannes passionne ces temps, qui nous vaut deux interprétations de l’œuvre du « Bach de Leipzig », l’une dirigée par Raphaël Pichon, l’autre par Jordi Savall. Choix de solistes et instrumentation diffèrent peu – tout au plus rencontrera-t-on un alto féminin ici ou là un contre-ténor, quelques variantes de continuo –, c’est la pensée, l’esthétique qui parleront aux oreilles et au cœur.
Premier chœur (« Herr, unser Herr ») à la course, récitatifs souvent expédiés, airs bousculés (Lucile Richardot peine à dérouler l’ornementation de « Von den Stricken », quant à Laurence Kilsby, son « Ach, mein Sinn » tend à disparaître dans la masse instrumentale) : tout va vite, très vite avec Pichon… et paradoxalement, ralentis, pauses, coups de projecteur sur certains mots, changements de tempos et de nuances – rien n’est dit deux fois à l’identique – frisent le maniérisme. Quelques perles subsistent : la vivacité sied à Ying Fang (« Ich folge dir gleichfalls »), les phrasés subtils d’« Erwäge » feraient presque oublier de malheureux accents, la beauté sombre d’« Es ist vollbracht » le curieux déséquilibre entre une voix et un orchestre qui s’éclipsent tour à tour. Julian Pregardien et Huw Montague Rendall forment un beau couple Évangéliste-Jésus, le chœur est remarquable d’homogénéité et, malgré la hâte généralisée, la matière musicale s’apprécie telle une sculpture.
Mais voilà : ce modelage sonore, cette équilibre choral sont aussi bien là chez Savall, au service cette fois d’un discours plus retenu, plus intimiste qu’expressionniste. Le seul chœur d’ouverture illustre la différence : plus mesuré tout en restant invocatoire, il est aussi plus propre à exalter la gloire divine. Moins précipités, les bois dialoguent mieux avec Raffaele Pe dans son premier air (« Von den Stricken ») et avec Miriam Feuersinger dans son magnifique « Zerfliesse » quand l’arioso de Christoph Filler « Betrachte meine Seel » se révèle justement « marchant » – mais non courant. Moins emphatique aussi, la section relatant la condamnation : pas de « Wir haben ein Gesetz » intempestivement sautillant, pas de « Durch dein Gefängnis » détimbré, mais une « simple » et souple expressivité, un contrepoint lisible, des forte puissants mais non martelés, des pianissimi délicats mais toujours audibles.
Ces deux appréhensions très différentes – théâtralisée à l’excès chez Pichon, posément narrative chez Savall – ne font en somme que refléter deux tendances de la musique classique « actuelle » : l’une cherchant à tout prix à séduire par des propositions forcément différentes (d’un Brüggen (Philips), d’un Harnoncourt (Teldec), d’un Minkowski (Erato) ou d’un Jacobs (HM) ; l’autre, demeurant fidèle à un certain art du texte, où réserve et pudeur ne sont pas des défauts surannés mais la marque d’une sensibilité qui sait se renouveler, pour peu que l’on veuille l’écouter attentivement.
Anne Ibos-Augé
 
Agenda des concerts de Jordi Savall avec La Capella Reial de Catalunya, Le Concert des Nations et Hespèrion XXI ici et de Raphael Pichon avec l’Ensemble Pygmalion ici

Bach : Passion selon saint Jean
(1) Julian Pregardien (Évangéliste), Huw Montague Rendall (Jésus), Ying Fang (soprano), Lucile Richardot (alto), Laurence Kilsby (ténor), Christian Immler, Étienne Bazola (basses) (2) Jan Petryka (Évangéliste), Matthias Wilckhler (Jésus), Miriam Feuersinger (soprano), Raffaele Pe (contre-ténor), Ferran Mitjans (ténor), Christoph Filler (baryton)
(1) Ensemble Pygmalion (2) Capella Reial de Catalunya & Le Concert des Nations
Direction musicale : (1) Raphaël Pichon (2) Jordi Savall
(1) 2 CD Harmonia Mundi HM 902774.75 (2) 2 CD AliaVox AVSA967
(1) 1h 55 min. (2) 1 h 50 min.

mis en ligne le lundi 18 mai 2026

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