Lundi 19 février 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
dimanche 11 février 2018 à 18h19
Finale, à l’Opéra Comique, du concours Voix Nouvelles (voir ici). Douze concurrents – sept filles, cinq garçons -, présentés par Natalie Dessay (première lauréate du concours en 1988 et marraine de l’événement) et accompagnés par Laurent Petitgirard avec l’Orchestre Colonne. Niveau général élevé, premier prix et prix de la Meilleure interprète du répertoire français décernés par un jury de décideurs (beaucoup de directeurs de théâtres) à la prometteuse soprano Hélène Carpentier, trois prix – dont celui du public – à la soprano Angélique Boudeville, membre de l’Académie de l’Opéra de Paris (voir ), voix somptueuse et présence chaleureuse (mais attention à la diction !). XIXème siècle à l’honneur dans le choix des airs (deux pour chacun, dont un obligatoirement en français) : Gounod et Massenet en tête, un seul Mozart (Papageno par le baryton Kamil Ben Hsaïn Lachiri), un Ravel (L’Heure espagnole par la mezzo Eléonore Pancrazi). Absence donc de toute musique postérieure à la Grande Guerre et antérieure à la Révolution. Il faut, certes, plaire (et pas seulement au jury) et faire ses preuves dans le « grand répertoire ». Quid, tout de même, du répertoire dit baroque, largement représenté sur les scènes et auquel l’école de chant française - dont on ne donnait pas cher il y a encore vingt-cinq ans - doit une partie de sa résurrection ? Parmi les six-cent-sept candidats initiaux, un seul contre-ténor. L’union nationale, dans ce domaine aussi, relève-t-elle du vœu pieux ? 
François Lafon 

Opéra Comique, Paris, 10 février (Photo : Hélène Carpentier©DR)

A l’Athénée : Moscou Paradis, « comédie musicale d’après Dimitri Chostakovitch » par la compagnie Opéra Louise de Fribourg. Une opérette même (Moscou, Tcheriomouski ou Quartier des cerises) créée en 1959, dernier ouvrage lyrique de l’auteur du Nez et de Lady Macbeth de Mtsensk. Une œuvre de commande et un exercice de style : il s’agissait de fêter en musique le lancement d’une cité idéale au sud-ouest de Moscou appelée à être reproduite dans de nombreuses villes d’URSS, où les heureux camarades travailleurs avaient enfin leur appartement à eux, et au milieu des cerisiers en fleurs encore. Mais comme on était en plein dégel khrouchtchévien, Chostakovitch et ses deux librettistes-humoristes Vladimir Mass et Michail Chervinsky en ont profité pour saupoudrer les roses de quelques pincées de poivre, épinglant les fonctionnaires-profiteurs dans la lignée de Gogol et convoquant Boulgakov (Le Maître et Marguerite) pour résoudre par un tour de magie les tracasseries kafkaïennes auxquelles le citoyen soviétique était en butte. Soixante ans après et pour un public occidental qui connaît d'autres problèmes de logement, le metteur en scène Julien Chavaz remuscle le propos en jouant la carte du cartoon peuplé de pantins formatés, sur lequel plane une étrange menace personnifiée par le concierge muet de l’immeuble, devant lequel se fige périodiquement le ballet frénétique des gentils locataires et des méchants bailleurs. Même douche écossaise pour la musique - habilement transcrite pour deux pianos et percussions et finement dirigée par Jérôme Kuhn -, mais dont on saisit moins bien les nombreux clins d’œil et citations (de Tchaïkovski au « Chant des jeunes travailleurs ») dont le public moscovite devait se délecter, tout en admirant le génie du Beethoven du XXème siècle à se transformer à volonté en Gershwin du Soviet suprême. Excellente troupe, chantant (fort bien) en russe et jouant (aussi bien) en français, tous portant à bout de voix cette curiosité créée en France (Opéra de Lyon) en 2005 seulement et dont c’est la première à Paris.
François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 16 février (Photo©Magali Dougados)

Centenaire Debussy chez Warner Classics : « The complete works », coffret de 33 CD. A première vue, une compilation classique : piano seul (6 CD), piano à quatre mains (2 CD), musique de chambre (2 CD), orchestre (5 CD), mélodies (5 CD), etc. Versions récentes ou anciennes (jusqu’à Debussy par lui-même sur rouleaux ou en acoustique) principalement issues des copieux catalogues Erato et EMI, dont certaines inattendues (La Mer par Carlo Maria Giulini et le Philharmonia Orchestra, les Préludes pour piano par le trop oublié Yuri Egorov), auxquelles s’ajoutent des pièces inédites au disque et enregistrées pour l’occasion, telle La Chanson des brises, dont le manuscrit complet a été récemment retrouvé. Principal écueil, le labyrinthe des œuvres, dans la complexité duquel le « Père de la modernité » bat tous ses confrères passés et à venir : passages du piano à l’orchestre (et vice-versa) par lui-même ou par ses amis (Caplet, Ravel, etc.), pièces inachevées terminées à titre posthume (l’Opéra Rodrigue et Chimène par Edison Denisov) ou présentées dans leurs divers états d’inachèvement (La Chute de la maison Usher tel qu’abandonné en 1916), transcriptions de Wagner, Schumann ou Saint-Saëns… Seule lacune : la version orchestrale (inaccessible) d’un Intermezzo de 1882, présent tout de même dans sa réduction pour piano à quatre mains. Chef-d’œuvre éditorial donc, mais casse-tête pour l’heureux acquéreur du coffret, si ce n’est - Sésame, ouvre-toi final - que le texte de pochette de Denis Herlin, chercheur au CNRS, rédacteur en chef des œuvres complètes de Debussy (Editions Durand) et maître d’œuvre de l’entreprise, replace les pièces du puzzle (avec renvois aux plages concernées) dans le parcours du compositeur en trente pages passionnantes autant qu’éclairantes. 
François Lafon

Claude Debussy, the complete works. A coffret de 33 CD Warner Classics

mercredi 31 janvier 2018 à 10h01
À Deauville, pas question de se reposer sur ses lauriers. Pourtant, il y aurait de quoi : parrainé à ses débuts (1997) par rien de moins que Maria Joao Pires, Emmanuel Krivine et Augustin Dumay – « vieux » complices du directeur artistique Yves Petit de Voize –, cette académie célébrant quatre siècles de musique de chambre partait à la découverte de jeunes talents. Deux décennies plus tard, l’idée a fleuri un peu partout en France, mais c’est encore et toujours à Deauville qu’elle s’y exprime avec le plus de liberté. Au fil des saisons, sont nés et s’y sont confirmés de nombreux talents, de Jérémie Rhorer et Julien Chauvin et leur orchestre Le Cercle de l’Harmonie, aux pianistes Guillaume Bellom et Ismaïl Margain, des Quatuors Arod et Hermès à l’altiste Adrien La Marca et au claveciniste Justin Taylor… Chef-d’œuvre ou partition à découvrir, classique, romantique ou moderne : un équilibre subtil à retrouver cette année lors de cette 22ème édition, avec d’entrée de jeu (14 et 15 avril) deux superbes programmes, « russe » – Schnittke (Concerto grosso n° 1 pour 2 violons, clavecin, piano préparé et cordes) et Chostakovitch (Concerto n° 1 pour piano, trompette et cordes) – et « américain » – Ives (Concord-Sonata), Copland (Sept poèmes d’Emily Dickinson et El Salon Mexico), Barber (Dover Beach) et Adams (Hallelujah Junction). Entre quatuors, quintettes et sextuor de Schumann, Brahms, Bax, Schubert, Dvorak, Franck, Beethoven, Korngold, Mahler ou Fauré, il ne faut rater ni L’Histoire du soldat de Stravinsky, avec Didier Sandre en lecteur, le 28, ni la commande du festival à David Chalmin, né en 1980, de Sept particules d'obédience minimaliste insérées dans des concertos baroques de Vivaldi, Haendel et Telemann, sous la houlette de Justin Taylor et du compositeur, à la guitare et l’électro (21 avril). Un concert diffusé en direct sur Facebook, une première dans le cadre du Festival de Pâques, et qui connaîtra une suite, capté par B Records, pour sa désormais fameuse Collection Deauville Live.       
Franck Mallet

(Photo : Didier Sandre © DR)

vendredi 26 janvier 2018 à 23h38
Au Palais Garnier, concert avec orchestre de la promotion 2017-2018 de l’Académie de l’Opéra section voix (ex-Atelier Lyrique). Salle bondée, public bon-enfant multipliant les selfies, venu en amateur plutôt qu’en juge. Pour les onze dive et divi en herbe, tout de même un impressionnant grand oral sous le plafond de Chagall. Programme classique mais plaçant haut la barre : Mozart, Rossini, Massenet, Berlioz, Strauss (Richard), avec l’impeccable Orchestre de l’Opéra sous la baguette vive de Jean-François Verdier, sorti de ses rangs (clarinette solo), actuellement directeur de l’Orchestre Victor Hugo Franche-Comté. Au jeu des pronostics, on ne s’inquiète pas pour l’avenir lyrique de l’Irlandaise Sarah Shine, voix légère et sourire enjôleur, à son affaire en Sophie (de Werther) comme en Sophie (du Chevalier à la rose), ni pour celui du trio ukraino-polonais (dans Cosi fan tutte) Mateusz Hoedt – Maciaj Kwasnilowski – Danylo Matviienko, ce dernier exemplaire aussi en Chorèbe des Troyens. Belles personnalités dans ce groupe où du reste personne n’est fade : Sonja Petrovic, voix et œil de tragédienne (mais diction française à perfectionner), Jean-François Marras, ténor français comme les scènes en ont besoin, Angélique Boudeville, soprano dijonnaise au timbre somptueux et au naturel dramatique (trop ?) affirmé.  Tous à l’aise en scène malgré un trac évident (ou grâce à lui), comme ils l’ont récemment montré dans la très théâtrale Ronde de Philippe Boesmans à l’Amphithéâtre Bastille (voir ici).
François Lafon
 
Opéra National de Paris – Palais Garnier, 26 janvier (Photo : Sarah Shine © DR)
 
mercredi 10 janvier 2018 à 10h35
Six-cents-sept candidats, quarante-sept demi-finalistes venus de France, de Belgique, du Canada et de Suisse pour le quatrième Concours Voix Nouvelles, dont la finale, le 10 février à l'Opéra Comique, sera présentée par Natalie Dessay, gagnante de la première édition en 1988 et marraine de l’opération. Initié et toujours animé par le Centre  Français de Promotion Lyrique (président : Raymond Duffaut, longtemps directeur de l’Opéra d’Avignon et des Chorégies d’Orange) et la Fondation France Télécom (aujourd’hui Orange), rejoints par la Caisse des Dépôts, l’ADAMI et France 3, le concours, en trois sessions étonnemment espacées (1988, 1998, 2002), a révélé plusieurs générations de voix francophones - Karine Deshayes, Stéphane Degout, Hélène Guilmette, Nicolas Testé, Anne-Catherine Gillet, la soprano météore Alexia Cousin -, tandis que le CFPL faisait tourner à travers le pays des productions du Voyage à Reims de Rossini, des vintages Caprices de Marianne de Henri Sauguet et d’une création : L’Ombre de Venceslao, de Martin Matalon d’après la pièce de Copi. Détail significatif : diffusées sur la page Facebook des Voix Nouvelles, les finales régionales et étrangères ont totalisé un million cent cinquante mille vues, dont 60% d’hommes et de femmes (presque à égalité, alors que le genre attire plutôt la gent féminine) âgés de moins de quarante-cinq ans, c’est-à-dire sensiblement plus jeunes que le public que l’on rencontre dans les salles d’opéra. France 3 a mis ses forces dans l’opération Facebook et diffusera la finale en direct sur Culturebox (plateforme de France Télévisions), avant de la programmer sur ses antennes. Comme quoi ce n’est décidément plus la télévision de papa qui fait le buzz. 
François Lafon

Voix Nouvelles en public : Opéra de Massy, 25 et 26 janvier : demi-finales au piano ; Opéra Comique, Paris, 10 février : finale avec orchestre (Orchestre Colonne, direction Laurent Petitgirard) – Théâtre des Champs-Elysées, 24 septembre : Concert des lauréats – fin septembre 2018 - juin 2019 : tournée des lauréats (Photo : Anne-Catherine Gillet © DR)

Onde de choc à l’opéra de l’effet Harvey Weinstein : faut-il, comme en conclut Olivier Py sur France Culture, réécrire les livrets suspects d’entretenir la violence faite aux femmes, faut-il, ainsi que le suggère la journaliste américaine Anne Midgette, interdire aux sopranos non-asiatiques de chanter Madame Butterfly, ouvrage impérialiste, faut-il s’offusquer qu’à Florence dans la mise en scène de Leo Muscato, ce soit Carmen qui assassine Don José, dont la réplique « C’est moi qui l’ai tuée » prend un sens inattendu ? Méli-mélo brassant les sujets sensibles de l’époque, miel pour les bien-pensants de tous bords - des plus angéliques aux moins fréquentables -, rappelant trop souvent que l’enfer est pavé de bonnes intentions et que qui veut faire l’ange fait la bête. Rien de si neuf du reste : en 2016 à l’Opéra de Lyon, Wajdi Mouawad transformait L’Enlèvement au sérail en manifeste féministe (voir ici), tandis qu’au festival d’Aix Christophe Honoré transportait Cosi fan tutte dans une Erythrée mussolinienne aux relents sexistes et racistes, tout cela – en plus politique et musicalement plus scrupuleux - dans la lointaine lignée « acclimatante » de La Flûte enchantée devenue à Paris Les Mystères d’Isis. Des mises au goût du jour rappelant le mot de Pierre Boulez « Ce qui est modé est voué à être démodé », mais esquivant, ce qui est plus inquiétant, la salutaire mise en perspective de l’évolution des mœurs que nous offrent les classiques. Et gêne surtout à l’idée que ce qu’on refoule produit des effets secondaires indésirables, et que le révisionnisme annonce en général des lendemains qui ne chantent pas. Ce qui, à l’opéra, est particulièrement problématique. 
François Lafon

dimanche 17 décembre 2017 à 18h02
L’organisation patronale Les Forces Musicales - réunion depuis 2015 des ex- CPDO (Chambre Professionnelle des Directions d’Opéra) et SYNOLYR (Syndicat National des Orchestres et des Théâtres Lyriques) – publient en collaboration avec le cabinet Traces TPi un  Portrait socio-économique des opéras et festivals d’art lyrique en régions, auquel ont contribué vingt-deux théâtres et festivals, ainsi que 11680 spectateurs (25 000 profils en comptant les accompagnants). « En France, le réseau des institutions lyriques en région est à la fois puissant et cohérent. Il restait à en apporter la démonstration », plaident la présidente Fabienne Voisin et le vice-président Alain Surrans. Résultats triomphants, idées reçues mises à mal, statistiques vraisemblablement optimisées : on apprend que loin de ruiner la collectivité, l’opéra l’enrichit (pour 1€ de subvention locale 1, 33 € est réinjecté dans le tissu économique local), qu’il génère des emplois (12 730 dont 8 000 artistes), qu’il ne s’adresse pas qu’aux vieux (âge moyen : 51,5 ans ; moins de trente ans : 19%) ni qu’aux riches (25,5 euros la place, billets jeunes à moins de 15 euros contre 37 euros pour un match de football en ligue 1 et 33 pour un concert de variétés), qu’il n’est pas clivant socialement et se soucie du renouvellement du public (250 000 personnes touchées, 80% de scolaires), qu’il vit avec son temps (renouvellement des mises en scène, streaming, réseaux sociaux, etc.). De là à persuader un élu (voire un ministre) qu’un théâtre - lyrique de surcroît - pèse aussi lourd en termes de retombées économiques, médiatiques et électorales qu’un stade, un zénith ou un palais des congrès … 
François Lafon

lesforcesmusicales.org/etude-opera/ (Photo © DR)
mardi 12 décembre 2017 à 18h12
Au cinéma, Maria by Callas de Tom Volf, en liaison avec l’exposition éponyme de la Seine Musicale (voir ici). Un travail de fan, là aussi. En découvrant Donizetti, Volf – homme de spectacle multitâche – a découvert Callas et a voulu tout savoir sur elle, recueillant les témoignages, en particulier ceux de son majordome et de sa femme de chambre, collectionnant films, photos et documents, parmi lesquels une interview réalisée par David Frost en 1970 et longtemps considérée comme perdue, dans laquelle Maria raconte sa vie de Callas et vice versa. Une mine donc, un recueil sur papier glacé (restauration, colorisation, montage soignés) dont s’étonneront ceux qui pensaient que le fruit avait été pressé jusqu’à la pulpe. Un moment de nostalgie aussi, pour ceux qui ont connu l’époque où le feuilleton Callas-Onassis - auquel le film accorde une très large place -, rivalisait avec d’autres (Taylor-Burton, Margaret-Tony) à la une de France Dimanche et de Paris Match. Et si - une fois admis qu’on n’est pas là pour réfléchir sur la place de Callas dans la redécouverte du répertoire romantique italien (rien, entre autres, sur ses master-classes à la Juilliard School) - on trouve un peu répétitif le spectacle de la diva descendant de voiture devant des foules en liesse et des journalistes insistants, on se console en écoutant Callas chanter (documents connus pour la plupart) mais surtout parler (relayée pour les lettres par Fanny Ardant, Callas à la scène comme à l’écran), toujours experte, en anglais comme en français, à mettre en scène sa vie privée et à faire affleurer la confidence sous le propos officiel. Un talent qui est aussi celui de Tom Volf, amateur passionné pas dupe de son sujet.
François Lafon 

Maria by Callas de Tom Volf (1h53 min.), sortie au cinéma le 13 décembre (Photo © DR)
 
lundi 11 décembre 2017 à 19h58
Un grand portrait en couleur de Pierre Henry à l’entrée du Studio 104, visage radieux, sourire aux lèvres : une image et un hommage complices de Radio France à l’occasion du quatre-vingt-dixième anniversaire du compositeur.
Un week-end qu’il avait orchestré avec Bruno Berenguer (Direction de la Musique) et auquel il aurait bien sûr assisté, si la mort ne l’avait rattrapé, le 5 juillet 2017. Premier concert étrange, étonnant même, par la Compagnie Inouïe Thierry Balasse, autour de la « recréation sur instruments pour électronique et orchestre pop » de Messe pour le temps présent. Tube planétaire et inoxydable, à la suite des remixes sauvages de ses jerks à l’orée du XXIème siècle et de sons « plus actuels » ajoutés ensuite par l’auteur, la Messe renaît dans une instrumentation revisitée par Balasse et « son » groupe pop, avec guitares et claviers électriques, pianos préparés, flûte et batterie. L’ineffable parfum soixante-dix de la fusion jazz-rock (ça balance !) associé aux effets larsens et autres balbutiements des premiers instruments de la musique concrète du Studio d’Essai fondé par Schaeffer – certains recopiés à l’identique – atteint un baroque paroxystique que n’aurait pas renié Dali… Ni Pierre Henry lui-même, le maître absolu du montage et des rapprochements les plus hautement surréalistes, qui avait approuvé cette version discutée avec Thierry Balasse, à l’imagination si prompte. Devant le succès de cet hommage hors du commun, ce dernier revenait sur la scène du 104 pour expliquer la genèse et les instruments de cette Messe pop. 
Le lendemain, la reprise par Le Balcon de la version de 2017 tout aussi décoiffante de Dracula, pour dix-huit musiciens et électronique, montrait de nouveau combien l’œuvre de Pierre Henry lui survit. La charge expressive de Dracula –  le cinéma horrifique britannique de la Hammer combiné avec la « monstruosité » orchestrale du génial Wagner – dopée par le souffle de cuivres chauffés à blanc et le rythme souterrain et proliférant du violoncelle tricoté dans les cordes du piano, impose, plus encore qu’à sa création, à l'Athénée (voir ici ), la dynamique implacable d’un des opus les plus intensément lyriques du compositeur. Une course échevelée pleine de bruits et de fureur, une Apocalypse à la puissance 4 fomentée par Fafner, dragon réveillé de son sommeil et extirpé de la caverne wagnérienne, dirigée avec une précision diabolique par le talentueux Maxime Pascal – lui aussi adoubé par le compositeur pour cette version revisitée. 
Henry, présent et éternel avec le troisième concert à l’orée de la nuit, où il s’agissait de découvrir en création mondiale Dimanches noirs, pour piano « traditionnel » (!), par Cécile Maisonhaute – qui avait pu peaufiner son interprétation à son contact. Un inédit de 1945, époque où le percussionniste, pianiste et compositeur suivait les cours de Messiaen. Une partition foisonnante, avec des arêtes saillantes et des blocs qui s’entrechoquent comme un tableau cubiste. Manière pour le compositeur d’annoncer l’avenir de sa musique, libre, indépendante et résolument tournée vers les arts plastiques. En conclusion, Thierry Balasse revenait à la console de diffusion pour La Note seule, seconde création : une musique à la fois effervescente et plongée dans des abysses, où tinte une horloge qui bat la chamade comme un cœur déréglé pour finir « dans une harmonie de pauvreté » (Henry). Troisième création et commande de Radio France, Grand tremblement se veut, avec sa courbe nerveuse et resserrée, un inventaire des « pulsions rythmiques » et des « aventures avec un piano ». Galop, chant agité, trépidation, course imaginaire : Henry résume son alphabet « précaire et fugitif », mais l'inscrit en majesté dans un espace à l’acoustique superlative. Qui, mieux que lui, sait nous faire écouter l’inouï ?              
Franck Mallet
 
 
Les concerts des 8 (« Concert pour le temps présent » par la Compagnie Inouïe Thierry Balasse, 21h) et 9 (« Concert anniversaire – 3 créations », 20h) décembre en réécoute sur www.francemusique.fr et www.radiofrance-podcast.net 
 
Les concerts des samedi 9 (18h) et dimanche 10 (11h30) Dracula par Le Balcon, ainsi que celui du dimanche 10 (16h) décembre « Hommage de l’Ina GRM à Pierre Henry » - œuvres de Pierre Schaeffer, Henry & Schaeffer, François Bayle, Iannis Xenakis, Luc Ferrari et François-Bernard Mâche, seront diffusés à une date ultérieure.
 
Coffret anniversaire (12 CD) Pierre Henry Polyphonies « 29 œuvres dont 9 inédites » présentées par le compositeur - Radio France Éditions / Decca (Universal).