Mercredi 20 septembre 2017
Le cabinet de curiosités par François Lafon
vendredi 15 septembre 2017 à 08h59
Ouverture, à la Seine Musicale de l’Ile Seguin, de l’exposition Maria by Callas, quarante années jour pour jour après la disparition de la diva. Que dire, que montrer, que faire entendre qui n’ait été dit, montré, entendu ? A l’exemple de Warner Classics, lequel remastérise à cette occasion les enregistrements live après avoir rajeuni les disques de studio, le vidéaste, callassophile convaincu et commissaire de l’exposition Tom Volf parie sur la technique : immersion audiovisuelle, forêt d’écrans, « cloches de sons » sous lesquelles on entend, entre autres, la soprano barytoner Rigoletto lors de ses master-classes à la Juilliard School, « salle 360 » – acmé du parcours selon Volf – nous plaçant dans l’œil d’un cyclone de sons et d’images. Mais quoi de nouveau dans cette rétrospective où l’on retrouve nombre de documents connus ? Des extraits filmés (une Butterfly inespérée), des interviews, coupures de presse, programmes, objets personnels (sa "Sainte Famille", petit tableau qui ne la quittait jamais) recueillis auprès de ceux qui ont connu Callas à la ville comme à la scène. Callas by Maria autant que Maria by Callas alors ? C’est le paradoxe de cette exposition à l’image de La Seine Musicale, généraliste et haut de gamme au risque de ne pas trouver sa voie. Autre paradoxe : au lieu de rapprocher de nous ces sons et ces images d’un autre temps et d’une qualité technique aléatoire, ces prouesses technologiques ont pour effet de les rendre plus insaisissables, plus abstraits presque (donc plus attirants peut-être). Déjà auteur d’un très illustré Maria by Callas (Assouline) et éditeur des Mémoires inachevés (et inédits) de l’artiste (Fayard), Volf promet pour octobre un Callas confidentiel (La Martinière) et pour Noël un documentaire (vu au dernier festival de Cannes) n’utilisant – c’est promis – aucun contenu figurant dans l’exposition. Contrairement à ce que l’on pouvait penser,la callasso-archéologie semble encore avoir de beaux jours devant elle. 
François Lafon

Exposition Maria by Callas, La Seine Musicale, Ile Seguin, Boulogne-Billancourt, du 16 septembre au 14 décembre (Photo © DR)

La soprano Nancy (Ann Selina) Storace (1765-1817) est passée à la postérité principalement pour avoir créé, à Vienne en 1786, le rôle de Susanna dans Le Nozze di Figaro de Mozart. Née à Londres d’une mère anglaise et d’un père italien, elle y débute en 1774. En 1778, elle est emmenée par son père en Italie où elle connaît le succès, surtout dans le répertoire bouffe. De 1783 à 1787, elle est à Vienne une des vedettes de la troupe d’opéra italienne de l’empereur Joseph II. Elle retourne ensuite en Angleterre, où elle participe en 1791 à certains concerts de Haydn, et s’y produit jusqu’en 1808, non sans effectuer de 1797 à 1801 une tournée européenne avec son amant le ténor John Braham (1774-1856). Emmanuelle Pesqué a écrit un livre permettant de tout savoir sur Nancy Storace, au point que lorsqu’on s’y plonge, l’abondance d’informations déclenche  parfois une sorte de vertige. On ne s’en plaint pas. Rien de ce qui concerne Nancy n’a échappé à Emmanuelle, qu’il s’agisse d’articles de journaux, de ses programmes d’opéras ou de concerts, de témoignages de contemporains ou de Cherubini se rappelant en 1815 avoir dix ans plus tôt vu chez Haydn un portrait la représentant. Nancy est suivie pas à pas, sans que soient occultés ses difficultés professionnelles et ses problèmes familiaux, avec plusieurs annexes : une « Chronologie de carrière » dressant avec force détails l’inventaire des quelque sept cents événements musicaux auxquels elle participa en trente-cinq ans, la liste des vingt-cinq opéras anglais - dont onze de son frère Stephen - qu’elle créa de 1789 à 1808, « Nancy Storace personnage de fiction », etc. Rien à redire apparemment, sauf sur un point infime : le jeune Esterházy, futur prince Nicolas II, qui se marie à dix-huit ans en 1783 n’est pas le neveu mais le petit-fils du prince alors régnant.
Marc Vignal

Emmanuelle Pesqué : Nancy Storace muse de Mozart et de Haydn, (CreateSpace) 2017, 505 p.
 
jeudi 31 août 2017 à 02h16
" En suivant Berlioz à Londres au temps des expositions universelles " à La Côte-Saint-André, seconde journée. Exposition au musée-maison natale du compositeur : pèlerinage au pays de Byron et de Walter Scott, mais surtout vénération pour Shakespeare, dans lequel l’auteur de Béatrice et Bénédict voit le grand ancêtre, sans lequel lui-même ne serait pas ce qu’il est. Nombreuses lettres, affiches, objets personnels judicieusement présentés. Retour à l’église où le London Haydn Quartet poursuit son intégrale des Quatuors londoniens de Haydn. Jeu plus incisif que la veille (premier violon jusqu’à la stridence) pour les grandioses Quatuors op. 71 n° 2 et 3, entre lesquels s’intercale le séducteur op. 64 n°4, volonté ironique de plaire à un nouveau public. Le soir au Château Louis XI, coeur du sujet et foule des grands soirs : La Damnation de Faust dirigé par John Eliot Gardiner, auréolé des mémorables Symphonie Fantastique et Roméo et Juliette des deux précédents festivals. Monteverdi Choir et Orchestre Révolutionnaire et Romantique impeccables, tout dévoués à un théâtre sonore rendant caduque la question de savoir si la « légende dramatique en quatre parties » est ou n’est pas un opéra. « Ça manque d’unité ? Moi je réponds : Merde ! », disait Emmanuel Chabrier. C’est bien ainsi que le montre Gardiner, moins dans la cohérence dramaturgique que dans la décidément moderne (et shakespearienne plus que goethéenne) étincelle résultant de la confrontation des fragments, principe déjà des Huit scènes de Faust originelles. Un fabuleux patchwork où le théâtre est dans l’orchestre, au point que les chanteurs - si ce n’est Laurent Naouri conférant à Méphisto une inhabituelle complexité (l’esprit qui nie et qui rit) - passent au second plan, impression corroborée par la pâleur expressive de Faust-Michael Spyres (quels aigus, quelle diction pourtant, Nicolai Gedda n’est pas loin !) et d’Ann Hallenberg en Marguerite, largement dépassée en émotion par le cor anglais accompagnant son « D’amour l’ardente flamme ».
François Lafon

Festival jusqu’au 3 septembre, exposition au Musée Hector Berlioz jusqu’au 30 septembre (Photo : John Eliot Gardiner©FestivalBerlioz)

mercredi 30 août 2017 à 01h20
Cette année au Festival Berlioz de la Côte-Saint-André : « Berlioz à Londres au temps des expositions universelles ». Deux manifestations ce 29 août, deux façons inventives de traiter le sujet. En matinée à l’église : début de l’intégrale en cinq concerts des Quatuors « Londoniens » de Haydn, par l’excellent London Haydn Quartet. « Un clin d’œil aux souvenirs de Berlioz dont l’appartement londonien était voisin d’un salon de musique ». Habile rapprochement : les Quatuors op. 71 et 74 de Haydn et le Quatuor op. 74 de Beethoven. Contraste évident entre le génie haydnien d’étonner sans cesse sans sortir du cadre classique, et celui, beethovénien, de faire exploser ledit cadre tout en lui rendant hommage. Galvanisés par l’énergique premier violon Catherine Manson, les Anglais jouent sur instruments d’époque, mais sans baroquiser : classiques toujours, façon pertinente de réconcilier Berlioz avec Haydn. En soirée dans la vaste chapelle des Apprentis d’Auteuil (ex-Orphelins d’Auteuil, délocalisés dans vingt-cinq départements) : La Tempête (d’après Shakespeare) par la Compagnie La Tempête. « Créer un univers fantastique, échapper à la paraphrase, stimuler l’imaginaire et provoquer un éveil constant et inconscient de l’auditeur » : ainsi Simon-Pierre Bestion - auteur, metteur en scène, chef d’orchestre et de chœur – définit-t-il son projet à la tête de ladite Compagnie. Impressionnant travail musical, convoquant Locke et Purcell, Hart et Draghi, Pécou et Philippe, Franck Martin et Berlioz pour retrouver, en musique, chant, danse et expression corporelle, les « paysages imaginaires » d’une des pièces les plus mystérieuses de Shakespeare - comédie féérique, fable politique, métaphore du théâtre, peut-être son testament d’artiste. Troupe nombreuse et polyvalente, parfum de happening post-68, exaltation des forces naturelles davantage que drame personnel du magicien Prospero (qu’on ne voit pas, jusqu'à ce qu'on découvre qu'il s'agit de Bestion, omniprésent maestro), mais surtout atmosphère de recueillement, voire de religiosité étrangère au propos shakespearien. Une manière berliozienne peut-être de prendre ses distances avec le sujet.
François Lafon

Festival Berlioz, La-Côte-Saint-André, jusqu’au 3 septembre (Photo : La Tempête©FestivalBerlioz)
 
Spirito, chœur de chambre basé à Lyon, résulte de la fusion de deux ensembles professionnels. Nicole Corti, sa directrice musicale, l’a dirigé à La Chaise Dieu, ainsi que l’Orchestre des pays de Savoie et quatre solistes vocaux, dans le Stabat Mater en sol mineur de Haydn. Composé en 1767, c’est l’ouvrage vocal du musicien d’Eszterháza qui connut la plus large diffusion en Europe avant La Création, de trente ans postérieure. Typique de la période « Sturm und Drang » de Haydn, le Stabat Mater est tourné vers l’intérieur avec une grande économie de moyens, la détente ne s’imposant qu’avc le dernier de ses treize volets : la fugue en sol majeur « Paradisi Gloria », entrecoupée de vocalises de la soprano. Dans l’assez vaste introduction orchestrale, dotée de sauts d’intervalles et de contrastes dynamiques saisissants, Nicole Corti fait montre d’un beau sens des nuances et des accents. Elle mettra d’un bout à l’autre en valeur la dimension spirituelle de l’ouvrage. Le Stabat Mater était la pièce de résistance d’une soirée commencée avec du Mozart plutôt léger et le savant Alleluia pro omni tempore (2010) de Thierry Escaich. Le même jour, en fin d’après-midi, un remarquable programme de musique de chambre intitulé  « L’âme russe » : deux importantes sonates pour violoncelle et piano, celle de Chostakovitch (1934, plusieurs fois révisée), sarcastique comme ce compositeur savait l’être à moins de trente ans, et celle de Rachmaninov (1901), monument du romantisme finissant. Xavier Phllips, un de ceux qui se sont perfectionnés auprès de Rostropovitch, et Igor Tchetuev, né en Ukraine, lauréat du Concours international Arthur Rubinstein à tel Aviv, prennent avec raison et pour notre plus grand plaisir ces musiques à bras-le-corps.
Marc Vignal
 
Abbatiale Saint-Robert et Auditorium Cziffra, 26 août (Photo : Nicole Corti © DR)

On n’entend pas à La Chaise Dieu que des grandes fresques chorales, mais aussi des concerts symphoniques. Fondé en 1998, l’Orchestre de l’Opéra de Rouen-Normandie était dirigé par le chef américain Jonathon Hayward, âgé de 23 ans,  premier prix au concours de Besançon en 2015. La Symphonie classique de Prokofiev démarre en trombe, mais les accents manquent de « pointu ». Le concerto pour harpe de François-Adrien Boïeldieu (1775-1834), agréable  ouvrage de jeunesse d’un compositeur natif de Rouen, date de 1796 : l’instrument de Marie Antoinette est alors sur le point d’acquérir sa facture moderne. Succès mérité pour Agnès Clément, lauréate en 2010, à 20 ans, du concours de harpe de Bloomington, et en 2016, à Munich, du concours d’interprétation d’une œuvre contemporains. Plus qu’avec subtilité, la Symphonie n°8 de Beethoven est rendue avec puissance, et dans les accords finaux une très appréciable discipline. Créé en 1960, seule formation symphonique professionnelle de Belgique, l’Orchestre philharmonique royal de Liège a depuis 2011 comme directeur musical Christian Ambling, né à Vienne en 1971 mais formé à Hambourg. Programme centré sur le « Nouveau Monde », avec avant l’entracte un Adagio pour cordes de Samuel Barber d’une belle  intériorité et une Rhapsody in Blue de Gershwin modérément « jazzy » : au piano Simon Ghraichy, d’origine libano-mexicaine, formé au C.N.S.M. de Paris et à l'Académie Sibelius d'Helsinki. En seconde partie, une magnifique  symphonie du Nouveau Monde (n°9) de Dvorak : un deuxième mouvement finement nuancé et d’une infinie nostalgie, des traits d’orchestre incisifs à souhait et mille autre détails rendaient l’architecture de l’ouvrage perceptible comme jamais.
Marc Vignal

Abbatiale Saint-Robert, 24 et 25 août (Photo : Agnès Clément © DR)
 
On ne s’attend pas à ce qu’un Requiem ait comme tonalité principale ré majeur et débute par des sonorités de cors et de trompettes et timbales. C’est le cas de celui de Jan Dismas Zelenka programmé en cette année 2017 au festival de La Chaise Dieu. En février 1733 meurt à Varsovie le prince-électeur de  Saxe Auguste le Fort, roi de Pologne sous le nom d’Auguste II. La nouvelle parvient à Dresde trois jours plus tard, et pour les cérémonies funèbres Zelenka compose sa Messe de Requiem en ré majeur ZWV 46 ainsi que son Office des Défunts ZWV 47, dont, à La Chaise Dieu, un extrait a précédé le Requiem, avec comme interprètes le Collegium & Collegium Vocale 1704 et son chef Vaclav Luks. Aussi bien Zelenka que le Collegium Vocale sont depuis quelques années des habitués des lieux. Les trompettes et timbales restent pour commencer relativement discrètes, pour ne se déployer avec davantage de force qu’en certains épisodes plus tardifs. Il ne s’agit pas uniquement de déplorer la perte d’un souverain, mais aussi de chanter sa résurrection - sous les traits de son successeur - et de célébrer son apothéose. L’écriture chorale de ce chef-d’œuvre témoigne d’une grande maîtrise, Zelenka profitant en outre de toutes les possibilités offertes par l’orchestre de la cour de Dresde, avec notamment, au Recordare, un instrument rare utilisé à Vienne et à Dresde pour exprimer le deuil : le chalumeau. Il a aussi recours au plain-chant. Au début de ce concert mémorable, deux cantates sacrées de Telemann, une en latin et une en allemand, non sans interventions éclatantes des trompettes et timbales.
Marc Vignal

Abbatiale Saint-Robert, 24 août (Photo : Vaclav Luks ©DR)
 
mardi 25 juillet 2017 à 16h34
20 juillet, Saintes, Abbaye aux Dames. L’Ensemble Vox Luminis termine par l’Ode à sainte Cécile de Haendel un concert enthousiasmant. Lionel Meunier s’avance avec l’air intimidé d‘un lycéen qui vient de recevoir un prix d’excellence : « C’est la première fois que nous donnons cette œuvre, je suis très ému… Nous pouvons faire un bis… Comme j’ai la chance de vivre depuis onze ans avec la soprano soliste, c’est un de ses airs que j’ai choisi, celui que je préfère. Je vais vous dire ce qu’elle chante – enfin, si j’y arrive : " Quelle voix humaine peut atteindre la sonorité sacrée de l’orgue ? Des notes qui inspirent l’amour divin, des notes qui volent sur leurs chemins célestes pour rejoindre le chœur des anges". » Et Zsuzsi Toth de chanter une nouvelle fois cette aria sublime, avant que les applaudissements redoublent et que certains spectateurs crient « Merci ». La scène serait anecdotique si elle ne reflétait pas à la fois le Festival de Saintes et l’Ensemble Vox Luminis. A Saintes, ce qui prime, c’est la relation avec le public, cet appétit de rencontres, d’échanges, d’émerveillement qui fait aussi le bonheur des interprètes, parce que la musique, c’est bien, mais avec de l’humain, c’est encore mieux. Vox Luminis et Lionel Meunier – qui dirige de l’intérieur même de l’Ensemble, ce n’est pas anodin – l’ont montré dans leur manière d’aborder le Dixit Dominus de Haendel qui précédait l’Ode à sainte Cécile : pour convaincre de la toute puissance de Dieu, le texte de ce Psaume 110 joue sur les effets dramatiques, et Haendel, qui ne ménage pas les contrastes, a tendance à en surajouter. Sans en trahir l’esprit et fort de sa petite formation (chanteurs comme instrumentistes), Lionel Meunier, qui sait bien qu’Haendel cherchait là à flatter ses bienfaiteurs italiens, va chercher un peu plus profond pour étayer son interprétation : l’Ensemble évite les tonitruances appuyées et s’attache aux sinuosités de la partition qui traduisent le doute, les interrogations, les tâtonnements de l’homme ordinaire. Ce qui n’empêche pas la majesté et l’allégresse de la fugue finale à la gloire de Dieu, comme si après les incertitudes apparaissait la lumière. Pour donner une telle version, il faut des musiciens hors pair. Ceux de Vox Luminis le sont, on ne le découvre pas ici, ils l’ont confirmé de manière éclatante.
Gérard Pangon
 
(Photo © Sébastien Laval)

mercredi 19 juillet 2017 à 23h26
Déjà bien amorcée alors qu’il présidait aux destinées des Académies Musicales de Saintes (jusqu’en 2002), la carrière de chef d’orchestre de Philippe Herreweghe avait pris une certaine ampleur au tournant des années quatre-vingt-dix avec le répertoire romantique, entre autres Beethoven, à la tête de « son » Orchestre des Champs-Élysées. Son retour en Charente s’effectuait cette fois à la tête du Jeune Orchestre de l’Abbaye (JOA), jouant sur des copies d’instruments d’époque : encore une formation dont il est à l’origine, constitué de jeunes musiciens d’Europe et d’ailleurs, tout juste issus du conservatoire – donc professionnels –, mais sans véritable expérience de la scène ou du contact avec d’autres musiciens et le public. Néanmoins un « bel orchestre » – dixit Herreweghe – avec lequel il avait pu monter en très peu de temps – juste trois quatre jours de répétition - un passionnant programme… Tchaïkovski : sauf erreur, un compositeur que le chef dirigeait pour la première fois en France. De la Suite de Casse-Noisette, Herreweghe n’hésitait pas à dire d’emblée qu’elle : « valait largement les Suites de Bach » sur le plan de l’imagination, et qu’il appréciait énormément la qualité de l’orchestration. Le résultat était bien là avec une interprétation à la fois enthousiaste, légère et pleine de grâce. Et on comprenait mieux la fascination des Français au début du XXème siècle (Debussy, Ravel !) pour ce travail d’orfèvre du musicien slave, à l’image du jeu si raffiné du JOA dans Décoration de l’arbre de Noël ou de la célèbre Valse des fleurs, que la formation bissa. Plus rare au concert, la 2ème Symphonie « Petite-Russie » est la moins aimée des six, mais son orchestration foisonnante traversées de nombreux thèmes, dont plusieurs dérivés de chants populaires, prenaient une tournure inédite avec un orchestre à l’unisson : aussi souple, nerveux et passionné que son auteur, alors âgé d’une trentaine d’années.      
   
Franck Mallet
 
 Festival de Saintes 2017, jusqu’au 22 juillet (Photo : JOA-Philippe Herreweghe©Michel Garnier)
 
lundi 17 juillet 2017 à 17h01
Depuis la création du Festival, au tournant des années soixante-dix, par le journaliste et visionnaire Alain Pacquier dans une Abbaye-aux-Dames alors en ruines, Saintes a acquis ses lettres de noblesse dans la défense et l’illustration de la musique ancienne sous la houlette de pionniers comme Jean-Claude Malgoire et Jordi Savall. À la suite du chef de chœur (et aujourd’hui chef d’orchestre) Philippe Herreweghe (1981-1996), Stephan Maciejewski, son directeur artistique depuis 2002 – un ancien chanteur des Arts Flo’ puis de la Chapelle Royale d’Herreweghe – a cherché à étendre la programmation à la musique contemporaine et aux musiques du monde, afin de capter d’autres publics tout en renouvelant celui de la musique ancienne. Cette volonté était parfaitement illustrée par la journée d’ouverture, qui mettait en avant la jeune génération avec le ténor Reinoud van Mechelen, suivi le soir-même de l’ensemble Doulce Mémoire, créé il y a plus de vingt-cinq ans. Surprises et clins d’œil, tout d’abord, avec le jeune ténor Bruxellois, repéré par William Christie pour son « Jardin des voix », en 2011, avec une spirituelle « sérénade burlesque », associant musiciens d’envergure (Marais et Rameau) et petits maîtres français particulièrement bien choisis : Nicolas Racot de Granval (1675-1753) et Laurent Gervais (1670-1740). Du premier, on goûtait la dérision plaisante de sa cantate Rien du tout, du second, L’hiver et surtout sa Sérénade burlesque Ragotin, narrant les mésaventures d’un nain bouffon. Aussi éclectique que dans son premier album solo « Erbarme dich », qui enchaînait plusieurs fragments d’œuvres de Bach dont des airs de cantates (voir ici), le chanteur et son ensemble A Nocte Temporis allie clarté vocale et sens du théâtre, indispensables dans un tel répertoire – seul bémol, l’acoustique délicate de l’Abbaye ne restituait que partiellement le jeu instrumental… Le soir, en revanche, aucun problème d’écoute avec les fastes du « Camp du drap d’or, Messe pour la Paix (1520) » réinventés par Denis Raisin Dadre et la quinzaine d’interprètes de Doulce Mémoire. Le chef, également à la bombarde, doulçaine et flûte, n’a décidément pas son pareil – hormis Jordi Savall, bien sûr ! –, pour recréer des événements du passé. Issus de la tribune puis répartis sur scène, Doulce Mémoire et son récitant Philippe Vallepin invitent un public captivé à la légendaire rencontre diplomatique qui eut lieu en 1520 entre Henri VIII et François 1er. De Jean Mouton à Nicholas Ludford, de Claudin de Sermisy à Claude Gervaise : Maîtres de chapelle et musiciens anglais et français accompagnèrent leurs suzerains lors d’une grande messe célébrée dans une chapelle en bois couverte de tapisseries et édifiées pour l’occasion. Voix exceptionnelles – Anne Delafosse, Clara Coutouly, Paulin Bündgen, Hugues Primard, Vincent Bouchot et Martial Pauliat –, dirigées par la basse Marc Busnel et sonneries enthousiastes du cornet à bouquin, des bombardes et  des sacqueboutes : somptueuse Abbaye-aux-Dames sous l’étendard de Doulce Mémoire… qui aura éclipsé le feu d’artifice du 14 juillet.            
Franck Mallet
 
Festival de Saintes 2017, jusqu’au 22 juillet (Photo : Doulce Mémoire©Michel Garnier)