Lundi 19 février 2018
Concerts & dépendances
vendredi 16 février 2018 à 23h33
A la Cité de la Musique : Requiem (1993) de Hans Werner Henze, par Matthias Pintscher et l’Ensemble Intercontemporain. Une messe des morts « laïque et multiculturelle, au nom de tous ceux qui, dans le monde, sont morts avant l’heure », in memoriam Michael Vyner, directeur du London Sinfonietta et ami proche du compositeur. Particularité : c’est un requiem sans voix, constitué de neuf concertos sacrés pour piano ou trompette et orchestre, correspondant à chaque étape de la liturgie. Un ensemble composite (chaque pièce ou groupe de pièces a été créé séparément) et pourtant cohérent, dans le style « librement dodécaphonique » cultivé par cet Allemand tôt installé en Italie, auteur d’opéras à succès et de symphonies géantes, figure de l’establishment musical mais méprisé par l’avant-garde officielle, échappant à toute chapelle mais engagé à l’extrême-gauche et convaincu que la musique pouvait contribuer à la venue du Grand Soir. Ces neuf concertos ne sont d’ailleurs pas vraiment des concertos : si débat il y a entre le soliste et l’orchestre, la bataille est idéologique, entre bruits de bottes, foule avinée et lendemains qui chantent. Les références elles-mêmes ne sont pas là où on les attend : ce n’est pas la trompette qui clame le "Dies Irae", mais le piano, et le "Sanctus" final fait sortir deux trompettes de l’ensemble pour répondre au soliste. Pintscher et l’Intercontemporain (… créé par Pierre Boulez, ennemi intime de Henze) jouent cette œuvre inclassable et rarement jouée - en France tout au moins -, comme un grand classique, ce qui n’est que justice. Bravo aux virtuosissimes solistes : le trompettiste Clément Saunier, entré en scène un peu tard mais d’autant plus concentré ensuite, et le pianiste Sébastien Vichard, remplaçant au pied levé son confrère Dimitri Vassilakis. 
François Lafon

Cité de la Musique – Salle des concerts, Paris, 16 février
(Photo : Hanz-Werner Henze dans les années 70 © INTERFOTO/Alamy Stock Photo)

A l’Auditorium de Radio France, premier des dix-neuf concerts du festival Présences 2018, dédié cette année à Thierry Escaich, compositeur, organiste, accordéoniste, improvisateur, enseignant et académicien. Au programme, Escaich - Maurico Kagel - Escaich, mais avant tout trois œuvres conférant un contenu contemporain à des formes anciennes : le ground anglais (brèves variations sur une basse obstinée), le motet et l’oratorio. Ground III, extrait d’un ensemble de six œuvres aux effectifs variés, marie l’orgue aux percussions. Avec le formidable percussionniste Gilles Durot, Escaich, qui a commencé par une improvisation à l’orgue sur la fanfare qu’il a composée comme blason du Festival, semble encore improviser. Erreur : les sons issus de ces noces étranges relèvent de la haute joaillerie. Détournés aussi les Motetten de Kagel : pas de voix (motet viendrait de « mot »), mais huit violoncelles (l’excellent Ensemble Nomos) : « Je bâtis des pièces plurivoques avec des détails univoques », déclarait le maître argentin. Enfin l’oratorio Cris, créé à Verdun en 2016 lors des commémorations de la Grande Guerre, ajoute aux percussions et aux violoncelles un grand chœur, un petit chœur, un accordéon et un récitant, le romancier et dramaturge Laurent Gaudé, auteur du texte (plutôt réussi sur un sujet risqué) et bon comédien. Cette fois, c’est à l’oratorio français que l’on pense, à Franck et Honegger, la furia rythmique, le melting pot d’influences savantes et populaires qui sont la marque du compositeur en plus. "Ma génération est encline à faire une synthèse des courants qui ont marqué le XXème siècle. Les fondements d’une musique peuvent être tonaux, comme c’est le cas pour la mienne, mais intégrer toutes sortes de modalités, polytonalités, polyrythmies", déclare Escaich. De quoi faire faire la grimace aux gardiens du temple darmstadtien, d’autant que Présences 2017 était dédié à la pourtant pas tellement plus orthodoxe Kaija Saariaho. 
François Lafon

Présences, Radio France, jusqu’au 11 février (Photo © Claire Delamarche)

jeudi 1 février 2018 à 23h43
A l’Opéra Comique : Et in Arcadia ego (« Même en Arcadie, j’existe », ou « Moi aussi j’ai vécu en Arcadie », allusion à l’œuvre de Nicolas Poussin), création sur des musiques de Jean-Philippe Rameau. Au départ, un « big bang baroque » rêvé par Christophe Rousset. A l’arrivée : un « big bang intérieur » mis en scène par la performeuse Phia Ménard sur un scénario du romancier Eric Reinhardt. Le pitch : une femme de quatre-vingt-quinze ans connaît de longue date le jour et l’heure de sa mort. Arrivée au moment fatidique, elle se revoit aux divers âges de son existence, sous les traits de la jeune fille qu’elle ne s’est jamais résolue à ne plus être. Un prétexte pour Rousset et ses Talens Lyriques de composer un somptueux patchwork ramiste, opéra imaginaire pour chœur, orchestre et voix solo, celle de la mezzo Lea Desandre. Audace suprême, bien que fondée sur des habitudes de l’époque : les textes des airs ont été réécrits par Reinhardt, dans un style baroque branché. On y parle, au prix de quelques acrobaties prosodiques, de « fans affreux » et de « groupies votre poison », et le « Rassemblez-vous, peuples » de Castor et Pollux devient « Retirez-vous, jouets ». A cela s’ajoute, autour de Lea Desandre dont la performance vocale, dramatique et même acrobatique est étonnante, l’univers de « transformation de la matière et d’injonglabilité » (elle est jongleuse de formation) qui a fait le succès de Phia Ménard et de sa compagnie Non Nova. Mais si certains tableaux - comme la rampe perdue dans les nuées où disparaît la mourante -, sont saisissants, d’autres sont curieusement décalées, tel le gros lapin bleu qui fond (un maître glacier est au générique) tandis que l’héroïne (qui s’appelle Marguerite) jouit de sa prime jeunesse, ou carrément ridicules, comme le monstre en plastique couleur sac poubelle qui clôt le spectacle, lequel n’est probablement  pas étranger à l’agressivité d’une partie de la salle lorsque reviennent saluer la metteur en scène et le scénariste.
François Lafon 

Opéra Comique, Paris, jusqu’au 11 février. En direct sur Mezzo Live HD et Culturebox le 9 février
(Photo © Pierre Grosbois)

A l’Opéra de Paris – Palais Garnier : Only the sound remains de Kaija Saariaho mis en scène par Peter Sellars, créé en 2016 à Amsterdam, coproduit par Madrid, Toronto et Helsinki. Un opéra ? Pas vraiment. Depuis L’Amour de loin, son premier ouvrage lyrique (2000), la compositrice explore des voies extrêmes, et a trouvé en Sellars le traducteur de ses rêves de « théâtre intérieur ». Sous ce titre déroutant voire provocant, deux nôs traduits en anglais par Ezra Pound, présentant les faces sombre et lumineuse d’un monde entre rêve et réalité. Dans Tsunemasa (Toujours fort), le spectre d’un guerrier-musicien mort au combat demande au prêtre qui l’invoque de le laisser rejoindre l’ombre ; dans Hagoromo (Manteau de plumes), un ange danse pour récupérer sa robe de plumes tombées aux mains d’un pêcheur, et se perd dans les brumes du mont Fuji. A propos décanté, effectif léger : baryton, contre-ténor, danseuse, quatuor vocal, quatuor à cordes, flûte, percussion et kantele (instrument à cordes pincées finlandais évoquant le koto japonais), le tout numériquement amélioré. « La silhouette était là et est partie, seul reste le son ténu (only the thin sound remains) », chante le revenant de de Tsunemasa. A histoire de spectres, musique spectrale, n’ose-t-on ajouter, principe compositionnel auquel Saariaho a été formée et dont sa musique porte des traces : parfaite adéquation des duos d’hommes et d’ombres dont Sellars a le secret avec ces harmonies entre ciel et terre, souvent magnifiques, instaurant un temps suspendu propice à la contemplation … ou à l’ennui pour les Occidentaux trop avides d’action. Une atmosphère hypnotique entretenue par les interprètes : Davone Tines, étonnant baryton-performer jouant les intercesseurs entre les mondes d’ici et d’ailleurs, Philippe Jaroussky, spectre et ange … à la voix d’ange stratosphérisée par le numérique, les excellents Quatuor Meta4 et Theater of Voices dirigés par Ernest Martinez Izquierdo. 
François Lafon 

En différé sur France Musique le 9 mai à 20h (Photo © Elisa Haberer/OnP)

dimanche 21 janvier 2018 à 20h34
Longtemps relégué dans l’ombre de Mahler et Schoenberg, Zemlinsky connaît une lente renaissance depuis la redécouverte de sa Tragédie florentine par la Biennale de Venise, en 1980, puis les reprises d’autres ouvrages lyriques en Allemagne. Si sa Symphonie lyrique ainsi que Une tragédie florentine et Le nain, deux de ses opéras les plus fameux, sont souvent à l’affiche au sein d’un corpus de huit opéras achevés et de neuf autres inachevés, il est plus rare de pouvoir apprécier son théâtre, en particulier en France. Lyon, qui avait déjà montré Une tragédie florentine (2007, 2012) et Le nain (2012) se distingue de nouveau avec la création française du Cercle de craie, composé en 1931. Une décennie après l’orchestre flamboyant et éruptif de la Symphonie lyrique, l’écriture implose : plus acérée, elle reflète la personnalité tumultueuse de son auteur à la croisée d’une époque – les années trente ! – comme à celle de son art, qui mêle composition, direction d’orchestre et de maisons d’opéra – Volksoper de Vienne, de 1904 à 1911, puis Kroll Oper de Berlin, à partir de 1927. Introduit par un saxophone solo équivoque, rejoint plus tard au sein de l’orchestre par un banjo, une guitare et une mandoline, Le Cercle de craie s’éloigne du Strauss de Salomé pour rivaliser avec un orchestre d’esprit populo, voire cabaret et la voix, de style parlé-chanté, du Weill de Mahagonny (dont Zemlinsky dirigea la première berlinoise) et des 7 Péchés capitaux – créés la même année que Le Cercle. Sur un texte du poète allemand Klabund, inspiré d’une pièce chinoise du XIVème siècle, l’opéra cède à un Orient non pas de pacotille, mais investi d’idées nouvelles, où le christianisme se frotte aux principes taoïste sur une trame ouvertement sociale qui, comme chez Brecht, dénonce la corruption par l’argent, l’immoralité, etc. 

Une jeune fille dont le père s’est suicidé est vendue à une maison de thé, lieu de prostitution. Rachetée par un mandarin, elle devient sa deuxième épouse et lui donne un enfant. Jalouse, la première épouse empoisonne son mari et s’approprie l’enfant pour profiter de l’héritage, puis soudoie un magistrat qui condamne à mort la jeune fille pour vol d’enfant et assassinat. Cette dernière ne doit son salut qu’à un coup de théâtre, car l’homme qui succède à l’empereur le jour de sa condamnation n’est autre que celui qu’elle avait rencontré brièvement comme jeune prostituée. Épris de justice, celui-ci fait éclater la vérité… et l’épouse.
 
Richard Brunel, qui met en scène (à Lyon, Der Jasager de Weill et Dans la colonie pénitentiaire de Glass), a imaginé un décor et une scénographie « assez atemporels » et plutôt bien venus, qui n’occultent en rien une partition déjà très expressive par elle-même – même si parfois il maîtrise avec plus de difficultés l’espace lorsqu’il y ajoute pléthore de figurants. Dirigé avec entrain par le chef d’orchestre Lothar Koenigs, le théâtre lyrique de Zemlinsky est le grand triomphateur de la soirée, qui ne s’interdit ni la parodie – la marche mahlérienne du sixième tableau et la chinoiserie « à la Turandot » du duo des coolies lors du procès –, ni les bigarrures d’une orchestration toujours renouvelée – à l’image des tenues chamarrées des prostituées ! Plus encore, ce sont les chanteurs, auxquels le compositeur a confié les plus beaux atours qui brillent : la soprano Ilse Eeren (rôle principal de la jeune fille Haitang) déjà entendue à Lyon dans Janacek, Eötvös et Honegger, qui apporte une chaleur touchante à son personnage jusqu’au duo final avec le ténor Stephan Rügamer (le Prince Pao), le baryton-basse Martin Winkler, très en verve en Mr Ma, le mandarin, sans oublier la mezzo-soprano Nicola Beller Carbone (première épouse), incarnation du mal dans un esprit très « Cruella ».               
Franck Mallet
 
Samedi 20 janvier, Opéra, Lyon 
Prochaines représentations : Opéra, Lyon, 22, 24, 26, 28 et 30 janvier, 1er février
Diffusion sur France Musique, le 4 février, 20 h.
(photo © Jean-Louis Fernandez ; à gauche Doris Lamprecht, à droite Ilse Eeren)

samedi 20 janvier 2018 à 00h36
8ème Biennale du Quatuor à cordes à la Cité de la Musique – Philharmonie de Paris : onze jours de concerts, dix-huit formations, master-classes d’Alfred Brendel, ateliers pour juniors, créations françaises et mondiales (dont une de James Dillon). Thème de l’année : Vienne. Ce soir 19 janvier : Haydn, Webern, Brahms par le Quatuor Brentano (Amphithéâtre du Musée), Beethoven par le Quatuor Ebène (Salle des concerts). Américains vs Français, ou plutôt continuité dans la diversité. Irréprochablement classiques - jeu millimétré allant rarement jusqu’à la surchauffe -, les Brentano, donnent avec le 2ème des six Quatuors op.64 le la de la perfection haydnienne. Un point de non-retour débouchant sur un autre : les six brévissimes Bagatelles (référence à Beethoven) de Webern. Pour finir, le 1er Quatuor de Brahms, essai de libération du modèle beethovénien, suivi, en bis, d’un clin d’œil montéverdien : le madrigal Lasciatemi morire. Une préparation toute trouvée au triplé Beethoven des Ebène, prélude à une intégrale que ces trois garçons et une fille (configuration actuelle) que l’on a entendu classiquer, jazzer et même popper préparent pour leurs vingt ans d’existence (2019-2020). Salle comble, public de fans chauffé par un Quatuor op. 18 n° 2 sur-vitaminé, hommage en même temps que premiers coups portés à l’idéal haydno-mozartien, conquis par un Quatuor op. 74 « Les Harpes » aux surprises soulignées mais pas trop, enflammé par un op. 59, 2ème des « Razoumovski », où le génial « Molto adagio » « Avec beaucoup de sentiments » est réussi comme rarement, où le thème populaire russe suggéré par le commanditaire et devenu fugue à quatre parties donne lieu à une furia stéréophonique avant la lettre. Standing ovation. Et dire qu’il y a vingt ans, on tenait pour moribond ce genre roi de la « musique pure » !
François Lafon

Biennale de quatuors à cordes, Cité de la Musique, Philharmonie de Paris, jusqu’au 21 janvier
(Photo : Quatuor Ebène © Julien Mignot)

A l’Opéra de Paris - Palais Garnier : Jephtha de Haendel mis en scène par Claus Guth, coproduit avec l’Opéra d’Amsterdam. Un oratorio à l’intrigue forte en drame, proche de celle d’Idomenée (Jephté, soldat et Juge d’Israël, promet à Yahvé, en cas de victoire, de lui sacrifier la première personne qu’il verra. Catastrophe : c’est sa propre fille qui se présente). L’Opéra de Stuttgart en avait déjà donné une version scénique au Palais Garnier en 1959. A Strasbourg en 2009, Jean-Marie Villégier s’y est essayé. Un loup solitaire capable de la plus grande violence pour revendiquer sa foi : sans céder aux amalgames faciles (ni burqa ni Kalachnikov), Guth déplace la fable dans un ici et maintenant suggéré. Qu’y gagne l’œuvre, fresque puissante aux chœurs imposants, dernier oratorio de Haendel au bord de la cécité ? Pas grand-chose jusqu’à l’entracte, où se succèdent tableaux (pas très) vivants et actions redondantes rythmées par des parenthèses électroniques formant hiatus avec la musique, au milieu des lettres mouvantes « It must be so » (Il doit en être ainsi), premiers mots du livret, ordre inéluctable dont découle toute l’histoire. A partir de la tragique reconnaissance, nous sommes au théâtre, jusqu’à ce final étonnant où, à l’encontre du récit biblique, un ange vient délivrer Jephtha de son serment à condition que sa fille se fasse religieuse, délire à prendre au pied de la lettre selon Guth, qui nous montre le père « comme si le sang de la vie l’avait quitté » et la fille éventrant un oreiller sur son lit de couvent-hôpital. Au rideau final : quelques huées pour le metteur en scène (qui continue de payer sa récente Bohème spatiale à l’Opéra Bastille – voir ici), triomphe en revanche pour William Christie et Les Arts Florissants (quel chœur !) et pour un plateau de grand luxe, où Marie-Nicole Lemieux et Philippe Sly jouent les guest stars, où les contre-ténors Tim Mead et Valer Sabadus rivalisent de prouesses pyrotechniques, et où Ian Bostridge et Katherine Watson donnent chair et âme au très freudien duo père-fille. 
François Lafon

Opéra National de Paris – Palais Garnier jusqu’au 30 janvier. En différé sur France Musique le 28 janvier à 20h
(Photo © Monika Rittershaus/OnP)

samedi 23 décembre 2017 à 00h34
50ème anniversaire de l’Orchestre de Paris à la Philharmonie de Paris : The Dream of Gerontius, d’Edward Elgar sur un poème du cardinal John Henry Newman. Un oratorio d’une heure et demie créé en 1900, peu connu de ce côté-ci du Channel, vénéré de l’autre au point d’avoir été qualifié de « Parsifal anglais ». Sujet destiné à « l’édification des croyants peu éduqués », lointainement parsifalesque en effet : un mourant se rêve accédant à une rédemption tempérée à sa propre demande par un séjour au Purgatoire. « L’année dernière, nous avons donné Le Paradis et la Péri de Schumann, l’histoire d’un ange déchu trouvant le chemin du Paradis. Cette année, c’est l’âme d’un homme ordinaire qui suit ce chemin. Arbres, anges, musique intérieure, apaisante : parfait pour Noël », affirme le chef Daniel Harding. Intérieure, certes, la musique d’Elgar, mélodie continue bornée de leitmotives, wagnérienne sans l’être, truffée d’archaïsmes, opérant le prodige de mettre en lévitation un orchestre énorme et des chœurs nombreux, le tout baignant dans un angélisme que l’on peut qualifier de victorien (voire, vu d’ici, de sulpicien). Harding et ses troupes se dépensent sans compter et emportent la mise : solistes adéquats (Andrew Staples, ténor anglais type, Madgalena Kozena en ange blond), orchestre aux généreuses couleurs, choeurs sur la corde raide triomphant d’une écriture redoutable. En prélude, mini-concert au bar 3 Ouest de la Philharmonie, où huit cordes de l’orchestre enchaînent la Cavatine du 13ème Quatuor de Beethoven et « Nimrod », la plus éloquente des Variations Enigma d’Elgar. « Il y avait deux musiques différentes ? » demande une dame. 
François Lafon

Philharmonie de Paris, grande salle Pierre Boulez, 22 décembre. En streaming pendant 12 mois sur les sites d’Arte Concert et de l’Orchestre de Paris. Diffusion ultérieure sur France Musique et Arte.tv. Disponible à partir du 1er janvier 2019 sur la nouvelle plateforme vidéo de France Musique, francemusique.fr/com (photo ©DR)

mercredi 20 décembre 2017 à 01h43
A l’Opéra Comique, Le Comte Ory de Rossini. Contretemps et contradictions : un « grand » opéra, créé à l’Opéra de Paris (salle Le Peletier), mais sur un sujet léger, voire paillard ; le premier et avant dernier ouvrage français original de Rossini (l’autre sera le préromantique Guillaume Tell), mais recyclant une large partie de la musique du Voyage à Reims, cantate scénique de circonstance (le couronnement de Charles X) sur un texte italien ; très joué au XIXème siècle, moins au XXème, situation encore compliquée depuis les années 1980 par la redécouverte triomphale (portée par Claudio Abbado) du Voyage à Reims que l’on croyait perdu. Recyclage aussi, de la part du librettiste Eugène Scribe, d’un court vaudeville inspiré d’une chanson leste (l’éternel jeu du chat et de la souris entre les contraintes de la religion et les exigences de la chair) augmenté d’un prequel exploitant le même ressort dramatique … et contenant l’essentiel des emprunts au Voyage à Reims. De quoi déstabiliser le metteur en scène Denis Podalydès, lequel réussit mieux à mettre le feu aux poudres (et aux soutanes) dans la seconde partie que dans la première, plus conventionnelle - opérette presque -, où il se distingue surtout par sa volonté de transposer l’action des Croisades à la conquête de l’Algérie. Même remarque pour le chef Louis Langrée à la tête de l’Orchestre des Champs-Elysées (avec lequel il annonce de nombreux projets), sacrifiant d’abord l’« effet champagne » de  la musique à l’adéquation (toujours problématique chez Rossini) du son et du sens, pour se déchaîner ensuite : vertigineux final du premier acte (treize voix solistes et double  chœur), savoureuse scène de beuverie des nobles déguisés en nonnes – où Podalydès reprend définitivement la main –, inénarrable trio mozartien (en plus déluré) à la fin, entre un monsieur (le Comte) et deux dames, dont l’une joue un monsieur (le page du Comte). Brochette de nouvelles stars côté dames - Julie Fuchs, Gaëlle Arquez, Jodie Devos, Eve-Maud Hubeaux -, valeurs consacrées chez les messieurs - Jean-Sébastien Bou, que l’on connait surtout en Pelléas, le ténor Philippe Talbot en Michel Sénéchal du XXIème siècle. Diction parfaite de tous, ce qui n’est pas évident quand le Cygne de Pesaro met le turbo. 
François Lafon

Opéra Comique, Paris, jusqu’au 31 décembre. Opéra Royal de Versailles les 12 et 14 janvier. En direct sur Culturebox le 29 décembre à 20h. En différé sur France Musique le 21 janvier (Photo © Vincent Pontet)
 
 A la Philharmonie de Paris, excursion hors les murs (de la Maison ronde) de Mikko Franck avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France : Elektra de Richard Strauss. Electricité dans l’air, avant, pendant et après. Avant, une affiche prometteuse : Nina Stemme, Waltraud Meier, Matthias Goerne, Franck lui-même, dont l’idylle avec l’orchestre a commencé par un Tristan et Isolde de grande mémoire (Pleyel, 2012, déjà avec Nina Stemme). Après, ovation interminable, en particulier pour le Philar’, rappelant les grandes soirées wagnériennes dirigées par Marek Janowski. Pendant, une exécution de concert plus enthousiasmante et même plus suggestive que bien des mises en scène. L’œuvre s’y prête, tragédie grecque revue par Hugo von Hofmannsthal dans la Vienne de Freud, requérant trois dames sommées de se surpasser (« Nous qui accomplissons, sommes auprès des dieux », chante Elektra). Impression qu’en montant sur l’estrade l’orchestre géant va manger les solistes, que plus qu’au théâtre la lutte est inégale (« Plus fort l’orchestre, j’entends encore Madame Heink », ordonnait Strauss). Mais Franck sait faire tonner les tutti tout en faisant respirer ses musiciens à l’unisson des voix, lesquelles sont phénoménales : endurance de Nina Stemme (quels aigus !), grande classe (et graves retrouvés) de Waltraud Meier réitérant sa Clytemnestre travaillée avec Patrice Chéreau, apparition de Matthias Goerne en guest star, découverte de l’Allemande Gun-Brit Barkmin, Chrysothémis viscontienne remarquée en Salomé au dernier festival de Verbier et vocalement à la hauteur de ses illustres partenaires. A l’heure où reparaît la menace de fusion des deux orchestres de Radio France, un (salutaire ?) bon point pour le Philharmonique. 
François Lafon 
Philharmonie de Parie, salle Pierre Boulez, 15 décembre. en différé sur France Musique le 11 février 2018 à 20h. Disponible sur francemusique.fr (Photo : Nina Stemme © Neda Navaee)