Mercredi 20 septembre 2017
Concerts & dépendances
Révélé à Ambronay en 2006, alors qu’il n’était qu’un simple stagiaire venu suivre les cours du chef Gabriel Garrido, son compatriote argentin, Leonardo Garcia Alarcon a acquis en dix ans une renommée internationale, non seulement à la tête de son ensemble Cappella Mediterranea fondé en 2005, ou comme directeur artistique du Chœur de chambre de Namur, mais aussi comme nouvel interprète du répertoire baroque, en particulier italien : Cavalli, Falvetti, Vivaldi et bien sûr Monteverdi. En résidence durant quatre ans à l’abbaye, il est depuis trois ans « artiste associé » du Centre culturel de rencontre, et à ce titre, il dirigeait le concert d’ouverture du premier week-end d’Ambronay avec « son » Orfeo de Monteverdi – qu’il remettait sur le métier, avec une nouvelle équipe de solistes. Ses enregistrements monteverdiens récents (Les Vêpres et les albums « Piazzolla-Monteverdi » et « 7 péchés capitaux ») l’ont montré soucieux de restituer la richesse infinie des émotions contenue dans le théâtre musical de Monteverdi.
Plus expérimenté dans sa direction, plus fin aussi, le chef empoigne l’ouvrage avec une maîtrise qui l’honore dans la clarté et l’équilibre des plans et une attention sans faille au chant. On goûte le rôle quasi soliste de la harpe (Marie Bournisien) qui, grâce à son art de l’ornementation, confère à cet Orfeo une assise médiévale. Avec une distribution homogène, dominée par le ténor Valerio Contaldo (photo), exceptionnel rôle-titre, le chef donne la ligne directrice de l’ouvrage, tournée vers la grande lamentation du cinquième acte – qui « devrait conclure l’opéra » selon Alarcon, alors que celui-ci s’achève sur « le très beau duo entre Orphée et Apollon, clairement ajouté » pour éviter un final dramatique. Si Contaldo (et le chef ?) n’ont pas forcément raison d’en faire un personnage ambigu et charmeur, voire « donjuanesque » au troisième acte, face à un Charon/commandeur (la basse Salvo Vitale), son interprétation du cinquième acte restera dans les mémoires, tant le ténor y incarne à la perfection la grandeur et le tragique si humain de son personnage. La Musica/Eurydice de Mariana Flores (qui débutait à l’Opéra de Paris la saison dernière dans Eliogabale) est d’un niveau comparable : timbre cuivré, souplesse et noblesse d’une voix à la sensibilité idéale dans un tel répertoire ; des qualités qu’elle partage avec la mezzo Anna Reinhold (complices dans Cavalli, aussi !) dans les rôles de la sombre Proserpine (acte IV !) et de L’Espérance. Enfin, une mention spéciale au jeune Britannique Nicholas Scott, venu tout comme Reinhold du Jardin des Voix de William Christie : ténor prompt à endosser différentes expressions, de celui de berger à celui d’esprit des enfers, tout en donnant l’Écho à Orphée. Des louanges qui s’adressent aussi bien à la Cappella Mediterranea qu’au Chœur de chambre de Namur – même si leurs claquements de main pour accompagner en rythme le final des nymphes et des bergers paraissait, quoique bon enfant, un brin déplacé (*).  
À l’inverse, le lendemain, la prestation de l’Arpeggiata de Christina Pluhar ne suscitait que gêne et questionnements. Comment se fait-il que la formation ne soit plus que l’ombre d’elle-même, avec une pauvreté sonore qui n’a d’égale que le jeu uniforme appliqué tant à Monteverdi qu’à Cavalli et Sances, y compris par Doron Sherwin, joueur de cornet à bouquin si accompli jusque-là ? En vedette, le contre-ténor Philippe Jaroussky offrait une prestation sans éclat, réussissant à chanter de la même manière des airs pris chez Monteverdi (Orfeo, Couronnement de Poppée), Cavalli (La Calisto, Il Giasone, L’Ormido) et Purcell (en bis Remember me de Didon et Enée) – un comble…  
Franck Mallet
 
16 et 17 septembre, Abbatiale, Ambronay. (Photo : Valerio Contaldo©Bertrand Pichène)
 
(*) Orfeo diffusé sur France Musique le 24 septembre, à 20h 
 
À venir : week-end 2 : avec Karina Gauvin et Le Concert de la Loge (22/09 ), La Résurrection de Haendel dirigé par O. Dantone (23/09) et Les Cris de Paris, dir. G. Jourdain (24/09).
Week-end 3 : Ensemble Céladon & Paulin Büngen (28/09), Messe en si de Bach dirigée par G. Schwarz (29/09 à Lyon, Correspondance, dir. S. Daucé, Canticum Novum, dir. E. Bardon (30/09) et Les Arts Florissants, dir. P. Agnew (01/10). 
Week-end 4 : Capella Sanctae Crucis, dir. T. Simas Freire (05/10) et Un Requiem imaginaire par J.-F. Zygel, Spirito, dir. N. Corti (06/10).

Début, à l’Auditorium de Radio France, du week-end anniversaire (quatre programmes) de l’Orchestre Philharmonique de Radio France : quatre-vingt ans et de nombreux changements de nom autant que d’attributions pour ce deuxième orchestre radiophonique (après le National, créé en 1934), justement défini « à géométrie variable » lors de sa grande refonte en 1976, mais devenu l’alter ego, voire le rival de son aîné sous les baguettes pourtant bien différentes de l’Allemand Marek Janowski et du Coréen Myung-Whun Chung. Ce soir avec le Finlandais Mikko Franck, son chef depuis 2015, l’OP joue la carte « couleurs françaises » : évident dans Ravel et Debussy, pas absurde dans Stravinsky. On dirait presque que les innombrables nuances de gris des trois Nocturnes de celui-là ont déteint sur Le Sacre du Printemps de celui-ci, tant le chef mise sur la perpétuelle surprise rythmique plutôt que sur les déchaînements de la « Russie païenne ». Ses Nocturnes, eux, privilégient le dégradé plutôt que le camaïeu : net contraste avec les trois exercices pour le Prix de Rome de Ravel (il échoua cinq fois) ouvrant le concert (La Nuit, L'Aurore, Tout est lumière), objets de curiosité plutôt séduisants où le compositeur du Boléro fait son possible pour plaire au jury sans pouvoir s’empêcher de faire … du Ravel. Chœur (beau succès pour son chef Sofi Jeannin), Maîtrise et Orchestre impeccables. 
François Lafon 

Les 80 ans de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, 15, 17, 17 septembre, Auditorium, Studio 104. Concert du 15 en streaming sur Arte Concert (pendant six mois) et francemusique.fr (Photo © C. Abramowitz/Radio France)

Prise de fonction, à l’Auditorium de Radio France, d’Emmanuel Krivine à la tête de l’Orchestre National de France. Auditoire de luxe : politiques, directeurs de salles, tous les décideurs sont là. Pour l’occasion, le maestro admiré et redouté pour ses remarques assassines mélange les genres et les styles, mais pas les thèmes. C’est de volupté qu’il est question, et de volupté postromantique. De silence aussi, dans cette salle qui magnifie l’orchestre mais ne laisse passer aucune imprécision. « Volupté souffrante » (selon Krivine lui-même) avec la Passacaille, op. 1 d’un jeune A non Webern encore occupé à jouer au chat et à la souris avec les sons pour finir par saturer l’espace. « Volupté en gloire » avec les Quatre derniers Lieder de Richard Strauss, ultime révérence au romantisme tandis que Pierre Boulez donnait sa première Sonate pour piano (1949). « Volupté mystique » enfin, avec La Symphonie en ré mineur de César Franck, depuis longtemps un de ses chevaux de bataille. Le geste bref, volontiers fulgurant, le premier directeur français du National depuis Jean Martinon (1968-73) aère les textures, mais n’éteint pas le son. Cela donne un fabuleux deuxième mouvement de la Symphonie de Franck, là où tant de chefs oublient de respirer (formidables solistes du National). Cela donne aussi un Strauss sans langueurs intempestives, mais devient un « quatre pièces pour orchestre avec voix obligée », en l’occurrence la wagnérienne Ann Petersen, laquelle libère de superbes aigus dans … Morgen, qu’elle chante en bis comme un cinquième dernier Lied. En bonus (« Ce ne sera pas long », annonce Krivine de sa voix flûtée), la "Barcarolle" des Contes d’Hoffmann d’Offenbach : « volupté et tendresse, ou le contraire ». La plus berçante des Barcarolles entendues depuis longtemps, cela dit. 
François Lafon

Maison de Radio France, Auditorium, 7 septembre. En streaming sur Arte Concert et Francemusique.fr. Ultérieurement sur Mezzo. (Photo © DR)

Avec Martin Luther en héros de leur concert à Saint-Père, l’ensemble Musica Nova de Lucien Kandel ne risquait guère d’engendrer des rires du côté du public – qui ne reprit pas pour autant en chœur les amen des cantiques chantés… En rendant hommage aux premiers compositeurs de la musique luthérienne associés à la Réforme, Musica Nova suivait le vœu d’une nouvelle pratique religieuse initiée par la figure allemande du protestantisme : « pour qui le chant était un élément essentiel de la dévotion », selon le musicologue Nicolas Dufetel dans sa présentation du concert. Luther, ermite augustin – qui, dans une lettre au compositeur Ludwig Senfl écrivait « Mon âme déborde et bouillonne d’amour pour elle [la musique], qui bien souvent m’a consolé et délivré de grandes peines » –, sollicita plusieurs compositeurs, en particulier Johann Walter (1496-1570), pour qui il rédigea plusieurs livres de chant. Apprécié notamment dans Machaut, Desprez, Willaert et Ockeghem, Musica Nova retrouve au sein d’un lieu de culte la ferveur et la pureté de ses voix tant cultivées et appréciées sur disque. Ni vedettes ni fioritures : à quatre, six ou huit, les voix s’harmonisent, s’entrelacent, s’éloignent et se passent le relais pour s’unir dans une éternité qui résonne sous les voûtes  – d’autant plus que les pièces de Walter, Senfl et Sixtus Dietrich s’articulent entre de brèves lectures de Luther (textes théoriques et Propos de table) et de Walter (lettre) bien utiles pour comprendre les enjeux moraux et esthétiques de la polyphonie luthérienne. 
 
Avec un saut de deux siècles, la ferveur religieuse jubile d’une tout autre manière avec Mozart, à l’affiche du concert clôturant ces Rencontres, le soir avec l’Académie Arsys Bourgogne et l’Orchestre Dijon Bourgogne – beaucoup de monde sur scène ! – dirigés par le chef d’orchestre Mihaly Zeke. D’entrée, le célèbre Exsultate jubilate KV 165 trépigne derrière le soprano de Sibylla Rubens, voix britannique sans étincelle peu concernée par le caractère juvénile d’une partition composée à l’âge de 17 ans — qui plus est destinée à un castrat, en 1773. Dernière œuvre chorale de Mozart, les Vêpres solennelles d’un confesseur KV 339 atteignent la grandeur nécessaire sous la baguette enthousiaste de Mihaly Zeke, qui préside aux destinées d’Arsys depuis 2015 et qui connaît bien la formation dijonnaise. De la fraîcheur, du rythme et de la complicité entre les quatre solistes, le chœur et l’orchestre — avec une mention spéciale pour la soprano Lise Viricel, voix séraphique issue des rangs d’Arsys, pénétrée par la grâce du Laudate dominum. Retenez son nom ! Un souvenir de plus pour ces Rencontres de Vézelay, qui annoncent pour leur prochaine édition au moins deux des trois soirées de 21h avec l’ensemble Pulcinella, dans La Résurrection et l’Ascension de Jésus de Carl Philipp Emanuel Bach, Aedes et Les Siècles dans le Requiem de Fauré. Par ailleurs, la Cité de la Voix entame une nouvelle résidence de deux ans avec le baryton Arnaud Marzorati et sa Clique des Lunaisiens (voir ici) – remarqués récemment pour son spectacle « Votez pour moi ! », à Paris (Bouffes du Nord), en juin dernier, et dont les Rencontres annoncent déjà en avant-première un spectacle autour du diable, mais pas avant minuit… à Vézelay.  
Franck Mallet
 
26 août, Saint-Père, église Notre-Dame et Vézelay, basilique Sainte-Marie-Madeleine  (Photo : Musica Nova©Valentine Poutignat)
Austère, Vézelay ? Sa basilique, ses sœurs tout de bleu vêtues et ses offices religieux trois fois par jour pourraient le laisser penser, mais les Rencontres musicales ont assorti leurs concerts officiels de manifestations « off » : animations qui investissent jardins, places et autres lieux exceptionnels comme celui des Fontaines salées, à Saint-Père sous Vézelay, site archéologique vieux de plus 4500 ans. Gros succès pour Garçons s’il vous plaît, trois « serveurs vocaux » a cappella, découverts sur internet par Nicolas Bucher (directeur de la Cité de la Voix) et aussitôt programmés à Asquins, Vézelay et Saint-Père. Drôles, spirituels et surtout excellents chanteurs, ils revisitent un vaste répertoire, de Trenet aux Jacksons 5. Il fallait les voir danser et jouer avec le public  dans une irrésistible version de I Want You Back, tube Motown des années soixante-dix ! 
Vendredi soir, le chef Loïc Pierre supervisait pour son chœur Mikrokosmos une chorégraphie tout aussi surprenante. Avec un choix d’œuvres des XXe et XXIe siècle – pour la plupart profanes – prises chez Meredith Monk, Poulenc, Peter Warlock, Veljo Tormis et Grieg, plus quelques autres moins connus, Mikrokosmos crée une « Nuit dévoilée » non pas tant sur scène qu’autour du public : derrière, sur les côtés ou de face. Mouvements tournants, effets de perspectives visuels et sonores et éclairages ad hoc : la basilique se prête à de multiples configurations pour restituer au mieux le souffle tellurique de l’Estonien Tormis (Laine veereb), le chant bucolique du Britannique Warlock (The full heart), la sensualité de Poulenc (extraits de Figure humaine) comme les joyeuses scansions de l’Américaine Monk – Plague, Jewish storyteller/Dance/Dream. Là encore, succès bien mérité pour les chanteurs aguerris de Mikrokosmos qui, grâce à leur mise en scène savante, plaçaient l’auditeur au cœur de la voix.
Franck Mallet
 
27 août, Vézelay, basilique Sainte-Marie-Madeleine. (Photo : Mikrokosmos©Valentine Poutignat)
 
Pour rejoindre Avallon, seconde étape des Rencontres musicales, on quitte les hauteurs de Vézelay pour longer le sous-bois en lacet qui borde la rivière, avant d’atteindre les remparts de la vieille ville menant à la collégiale Saint-Lazare, où Damien Guillon et son Banquet Céleste officient dans Pergolèse, Vivaldi et Bach.   
Elégance, simplicité et phrasé impeccable : le timbre de Damien Guillon est pur enchantement dans le Nisi Dominus RV. 608 de Vivaldi et le Psaume 51 BWV 1083 de Bach, chanté en duo avec la soprano Céline Scheen. Italie encore, puisqu’au cours de ces années 1740, doublant la partie vocale et enrichissant la basse continue de son psaume, Bach s’inspire du Stabat Mater de Pergolèse. Un programme qui, hormis le Salve Regina de Pergolèse ouvrant ce concert, reprend exactement celui de son récent CD (Glossa, 2016). Toujours aussi égal dans l’art des aigus les plus fins (Vivaldi !), le contre-ténor ajoute une émotion et une fragilité, là où parfois ses confrères se perdent en afféteries ; globalement plus nerveux mais tout aussi homogène, le Banquet Céleste voit son équipe très renouvelée, à l’exception de Kevin Manent-Navratil, qui jongle avec autant de dextérité entre le clavecin et l’orgue, et le luthiste André Henric. On apprécie la nouveauté de ce duo entraînant constitué des violonistes Joanna Husza et Marieke Bouche, que le contre-ténor et chef a associé à l’altiste Michel Renard, au violoncelliste Julien Barre et à la contrebassiste Élodie Peudepièce. Légère déception en revanche avec le soprano de Céline Scheen qui manque d’assise, malgré des aigus performants, d’où un Pergolèse un peu contrit, heureusement contrebalancé par l’intensité majestueuse des deux voix solo dans le Psaume 51, pour conclure ce récital « Bach & l’Italie ».            
Franck Mallet
 
 25 août, Avallon, collégiale Saint-Lazare (Photo, de gauche à droite : Céline Scheen, Damien Guillon et Élodie Peudepièce ©Adeline Lhermite)
 
« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » : appliquée aux XVIIIème Rencontres musicales de Vézelay, cette fameuse formule du chimiste Lavoisier révélait plusieurs élixirs de choix, dont les Vêpres à la Vierge Marie de Philippe Hersant, arrangées pour chœur et orgue. Cette partition jubilatoire est en passe de devenir l’une de ses œuvres phares, au vu du nombre de ses reprises, depuis sa création à Notre-Dame (Paris), en 2013. Après Vézelay, le compositeur reprenait d’ailleurs le train pour assister à une exécution par les mêmes interprètes le surlendemain, au Puy-en-Velay !  Mathieu Romano, chef du chœur Aedes et son fondateur a souhaité partir en tournée avec cette partition, dont il apprécie la profondeur et cette référence au passé - les Vêpres de Monteverdi en particulier. Rejoints par Les petits chanteurs de Lyon (maîtrise refondée en 1974 par Thibaut Louppe, maître de chapelle de la cathédrale Saint-Jean Baptiste de Lyon), et l’organiste Louis-Noël Bestion de Camboulas, le chef d’orchestre et son ensemble bénéficiaient de l’acoustique exceptionnelle de la basilique. Sur une péroraison répétitive à l’orgue de flûtes et de piccolo avec basse obstinée (Toccata et invitatoire), l’œuvre transporte dès les premiers instants avec son allégresse primesautière. Le compositeur s’amuse des effets de profondeur entre les timbres inusités de l’orgue solo et la souplesse du chœur rompu aux répertoires anciens et contemporains. Plus encore que dans le CD réalisé à la suite de la création (Maîtrise de Notre-Dame, 2014 - voir ici), la maîtrise de Lyon apporte une densité et une présence saisissantes par la qualité de ses voix (Ave Maris Stella). On aurait aimé qu’un enregistrement préserve la jubilation grandiose de cette exécution mémorable, que Romano avait judicieusement fait précéder de chœurs signés Mendelssohn, Brahms, Reger et Bruckner – inspirés par la figure de la Vierge.     
Franck Mallet
 
24 août, Vézelay, basilique Sainte-Marie-Madeleine (Photo : Vézelay©Valentine Poutignat)
 
samedi 26 août 2017 à 01h45
Suite du marathon Sablé : orientalisme annoncé, mais surtout goûts réunis et musiques sans frontières. Dans l’église sans fioritures d’Auvers-Le-Hamon, Olga Pashchenko prend le relais du cycle Telemann avec les Fantaisies pour clavecin. Comme au pianoforte (CD chez Alpha – voir ici), l’élève surdouée d’Alexei Liubimov pratique la véhémence maîtrisée. Elle choisit parmi les trois fois douze pièces (deux séries « italiennes » – vif-lent-vif- encadrant une série « française » - lent-vif-lent) les plus étonnantes, voire les plus déroutantes : comme à la flûte (voir ici), fusion des genres et des cultures. A Brûlon (église Saint-Pierre et Saint-Paul, peinte à fresque), autre sorte d’austérité avec La Sultane par Christophe Rousset au clavecin et quatre membres des Talens Lyriques. Pas très orientale cette sonate en quatuor au ton dramatique de François Couperin, ainsi nommée en hommage à sa dédicataire la duchesse de Bourgogne, laquelle était apparue lors d’un bal costumée en sultane. Musique magnifique cependant, prolongée par L’Impériale (suite et sonade) où Corelli est salué au passage, et par la Suite d’un goût étranger de Marin Marais, où l’on défile sur la "Marche tartare", caresse l’"Arabesque" et se perd dans "Le Labyrinthe". Interprétation de grande classe (avec les violistes Atsushi Sakaï et Marion Martineau) dans des brumes viscontiennes commandées par le filmage pour Culturebox. Plus souriantes, Les Indes galantes de Rameau au Centre culturel de Sablé, grands débuts lyriques de la violoniste et désormais chef Stéphanie-Marie Degand avec son nouvel ensemble La Diane Française. Une version condensée de cet opéra-ballet dont le musicologue Benoît Dratwicki, lors d’une conférence aussi savante que souriante, a justifié la « géométrie variable » pratiquée tout au long de sa vie à éclipses. En fait une version de concert : presque plus un opéra, plus du tout un ballet, mais un plateau vocal sans faiblesse (formidables Mathias Vidal et Thomas Dolié), des personnalités fortes (la violoniste Alice Piérot, Violaine Cochard au continuo) tenues d’une main de fer à laquelle ne manque que le gant de velours dont le percussionniste Keyvan Chemirani donne une idée lors d’un final des « Sauvages » à faire danser les pierres.
François Lafon 

Festival de Sablé-sur-Sarthe, jusqu’au 27 août – La Sultane en replay sur Culturebox.fr - Les Indes galantes ultérieurement sur France Musique

vendredi 25 août 2017 à 02h16
Thème de l’année au festival baroque de Sablé-sur-Sarthe : l’orientalisme. Thème annexe : le 250ème anniversaire de la mort de Telemann. Héloïse Gaillard ouvre le ban avec les douze Fantaisies pour flûte solo, dans l’étonnante église Saint-Sulpice d’Avoise, romane et baroque à la fois, à l’acoustique propice (voûte en briques de bois), devant un superbe retable sculpté (et classé, insiste M. le Maire). Sur cinq instruments qui sont autant de voix - du sopranino au ténor - l’artiste arrache l’exercice à son austérité naturelle et déploie la large palette expressive et culturelle (toute l’Europe y passe) du grand rival de Bach. « Bon voyage » souhaite-t-elle en préambule : on aurait tort d’y voir de l’ironie. Le soir, à l’église Saint-Louis du Prytanée militaire de La Flèche, Bach lui-même avec la Messe en si mineur. Cadre imposant, digne de l’alpha et l’oméga de la musique, si ce n’est que le parti pris par le chef Itay Jedlin de donner le chef-d’œuvre dans la version minimaliste - et contestée - de Joshua Rifkin (une voix par partie, dix chanteurs, vingt-et-un instrumentistes) y fait hiatus. Mais la qualité des participants (le Concert étranger - beaucoup de Français tout de même), la flamme du maestro (le Masaaki Suzuki de demain ?) compensent le déficit sonore, réactivant le mystère de ce monument maintes fois repris et retouché, mobilisant les styles les plus inconciliables pour aboutir à un équilibre défiant l’analyse. D’orientalisme aujourd’hui, rien de plus que la "Grande suite rocaille" (en italien : rococo) proposé au Centre culturel de Sablé (moins propice au rêve) par le violoniste et chef Daniel Cuiller venu en voisin de Nantes avec son ensemble Stradivaria, trente ans tout juste. Bonne idée pour un anniversaire que ce pot-pourri : cérémonie turque (Lully, mais aussi Rebel – François et Jean-Féry –, et Francoeur), airs à la mode de Corrette (dont, bien-sûr, La Turque), Symphonie concertante du Chevalier de Saint-Georges (un Créole à la cour). Une leçon de style aux enchaînement facétieux, qui aurait gagné à être contextualisée, voire mise en scène. Boutade de Cuiller : « Sablé n’est pas encore La Folle Journée de Nantes, mais … ». Voire : cinq pleins jours baroques annuels, à qualité constante depuis 1978, qui dit mieux ? 
François Lafon

(Photo : Héloïse Gaillard © Festival de Sablé)

dimanche 13 août 2017 à 00h43
Festival de La Roque d’Anthéron, pile et face. Pile : activité de ruche dès le matin, master-classes publiques avec de jeunes ensembles, répétitions ouvertes des concerts du soir. Face : jauge pleine (deux mille deux cents sièges) pour la « Nuit du piano Chopin », autour des deux Concertos par l’Argentin Nelson Goerner, avec le jeune Lio Kuokman dirigeant le Sinfonia Varsovia. Double performance pour cet intellectuel du clavier au toucher magique. Le 1er Concerto commence savamment bridé : bel canto au piano, densité expressive alla Callas. Ce n’est qu’au final que sous ses allures de clergyman, Goerner s’enflamme, préfigurant, en seconde partie, un 2ème Concerto transcendant, culminant lui aussi dans un Allegro vivace final où l’orchestre, assez raide dans les interludes Mozart (Symphonie « Haffner », ouverture de Don Giovanni : pourquoi pas, mais aussi pourquoi ?) trouve enfin le galbe et le son nécessaires (superbe solo de cor). Bis inattendu : l’incroyable Etude pour la main gauche de Felix Blumenfeld (le professeur de Vladimir Horowitz), que Goerner transmue en expérience métaphysique. Aux antipodes stylistiques, mais pas si loin dans la finition et la concentration : Pierre Hantaï joue Bach et Haendel à l’abbaye de Silvacane. Foin des contraintes du temps : Hantaï explique, décrit, présente son clavecin (trois jeux), fustige les tousseurs (« un bruit de trompette, alors que l’instrument s’apparente à la voix humaine »), ajoute une petite suite de Haendel parce que « commencer par la 2ème Suite anglaise de Bach, ça ne va pas ». Il joue bien sûr comme un dieu, passant, au clavier comme en paroles, de la décontraction à l’intransigeance, avec la distance contrôlée du professeur auquel on ne tiendra pas tête. Ombre et lumière, soleil jouant sur les pierres du cloitre, juste image de ce festival créé et animé par René Martin (M. Folle Journée), événement international mais toujours rendez-vous de passionnés. 
François Lafon 

Festival de La Roque d’Anthéron, 12 août (Photo © Christophe Grémiot)